Le Roi d’Oussouye

 

Une journée à marquer d’une pierre blanche dans la vie de l’Imam de Boucotte… il se fait que la semaine dernière, j’apprends par hasard que Eva, ma technicienne de surface, est en fait la belle sœur du Roi d’Oussouye… Je m’étonne de n’avoir jamais rencontré un personnage aussi important qui n’a, lui-même, jamais jugé utile de consulter mes oracles.

Je demande à Eva, cette personne de confiance, d’organiser rapidement une audience privée au palais pour que je puisse discuter avec sa Majesté, Diédhiou, les graves problèmes géopolitiques de l’heure…

Huguette et Patrick l’avaient déjà rencontré il y a trois ans lors de l’inauguration de notre école maternelle… Le Roi les avait curieusement reçus avec un interprète alors qu’il parle très bien le français… mais il ne parle pas à eux… l’entretien avait donc eu lieu en Diola local avec traduction simultanée.

Il résultait de cette traduction que le Roi avait fait ses études à la Sorbonne avant de passer deux ans à Oxford pour perfectionner son anglais et couronner le tout par un Master of Business à Berkeley…

Bref le parcours type du manager moderne promis aux plus hautes destinées directoriales sauf celle de jamais entreprendre quoi que ce soit.

Je me méfie comme de la peste de l’abondance de diplômes qui ne sont souvent que le masque de l’incapacité chronique de réaliser un rêve personnel…

Je sélectionnais toujours soigneusement mes commerciaux en m’assurant de leur absence de diplômes comme du besoin de compenser cette lacune par des qualités humaines, une rage de gagner qui fit des merveilles durant vingt-cinq ans…

Tout ce qui sortait de Solvay, Vlerick School ou des Universités américaines était impitoyablement éliminé par mes soins… Nous n’avions nul besoin de ces jeunes savants prétentieux, souvent arrogants, qui n’avaient d’ailleurs nul besoin de nous…

Il y a assez de multinationales qui tendent les bras à ces remarquables talents, souvent plus politiques que réels… Des mercenaires infidèles.

Salaires, Bonus, Limousines, Options, Avantages Divers y sont très supérieurs à ce que permettaient nos modestes moyens consacrés aux seuls résultats concrets… à l’exclusion des luttes intestines et des pelures de bananes meurtrières…

Faire carrière dans une grosse boîte exige une sacrée dose de discrétion, de méfiance… les ennemis sont des ennemis… les amis sont encore plus dangereux… Donc, aucun état d’âme, du sang-froid, cynisme absolu, méfiance totale, surtout aucune hésitation au moment de placer une banderille… Une bête doit mourir… elle va mourir.

Les émotions, les larmes, la pitié, c’est pour les jeunes filles de nos maisons… le tueur est dur, insensible… il pointe froidement son Beretta 9mm sur la nuque de sa victime suppliante… il tire en riant… il s’en va sans se retourner… Ce n’est pas votre conception ? Tant mieux pour vous… tant pis pour votre carrière dans le Dallas des multinationales… Vous choisirez alors d’autres chemins de vie.

Grâce à Eva qui travaille chez nous, nous étions un peu membres de la famille du roi qui accepte de nous parler en français… il n’a jamais mis les pieds en Europe… son bagage universitaire se résume à rien… Ouf, enfin un roi fréquentable.

Ce très vieux sage local, né en 1950, 65 ans quand même, ancien mécano, caddie de golf au Club Med, agent de sécurité à l’hôpital, gestionnaire de campement pour touristes désargentés, a été choisi par le Conseil Local des Sages, réuni dans un bois sacré pour le désigner… Lisez son interview sur mon mur… cela vaut son pesant d’or pour comprendre les paisibles coutumes animistes.

Les catholiques, les musulmans, tous fondamentalement animistes, comme les animistes pur jus, viennent au palais prendre ses avis dans leurs différends familiaux, agricoles, immobiliers, troupeaux, bornages, irrigation…

Les avis royaux ne sont pas exécutoires mais le mécontentement des Sages est une menace suffisante pour les contrevenants récalcitrants.

Le Roi est, en fait, prisonnier dans son palais… il ne peut sortir qu’à de très rares occasions coutumières… Il a donc dû abandonner le golf qu’il pratiquait dans le champ de patates du Club Med…

Sa Majesté n’a pas été convaincue par mes arguments percutants qui visaient à lui faire comprendre la chance qui était la sienne en abandonnant le golf… un homme aussi intelligent ne peut connaître que les pires déboires dans cette insupportable discipline addictive.

Je m’enflammais dans mes explications anti-golfiques, lorsque la chaise, en plastique véritable, a cédé sous mon poids pour offrir au Roi médusé le spectacle d’une chute arrière d’une rare élégance…

Le pauvre homme n’en est toujours pas remis… l’Imam de Boucotte, abasourdi par sa chute, fut rapidement remis sur pieds par les laquais de sa Majesté… laquelle s’était levée de surprise pour profiter du spectacle de mon ridicule…

Mon entorse à l’étiquette était clairement involontaire mais vous imaginez le souci du Roi obligé de constater le manque de solidité de son mobilier local, probablement chinois, qui porte atteinte grave à sa légendaire hospitalité…

Heureusement, rien de cassé pour l’Imam très sportif… ce n’est jamais que la cinquantième chaise que j’explose… Huguette prétend que c’est mon poids exagéré doublé d’une tendance à me balancer…

C’est évidemment faux… mon poids est excellent autour de 103 kilos venant de 120… En outre, conscient des dangers, je ne me balance plus sur des chaises fragiles…

Comme il est inutile de raisonner, encore moins de discuter avec Huguette, nous en conclurons qu’il s’agissait donc bien de mon poids excessif comme d’un balancement nerveux, dès qu’on m’emmerde avec des histoires de golf.

Je suis coupable… comme toujours… maudit soit le golf… j’irai donc acheter quelques chaises neuves pour notre ami, le roi d’Oussouye, à qui nous avons laissé les biffetons d’usage en partant…

Ainsi va l’usage, une saine coutume qui nous avait été discrètement rappelée… Les œuvres du Roi sont aussi nombreuses qu’impénétrables… c’est un plaisir de nous y associer… Vive le Roi.

Bizarre, un monarque débonnaire peut donc séduire un républicain confirmé. (VC 1.1)


(*article initialement publié sur Facebook le 02-07-2015)

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