Noble Belgique

Il n’y a rien de plus amusant que les pleurnicheries, les compliments et les discours hypocrites des amis et des proches après la mort de ce qu’il est convenu de devoir considérer comme un grand homme.

Avec moi, ce sera inutile… je ne suis qu’un petit retraité et je dispense tout le monde de venir radoter sur mes cendres qui seront d’ailleurs dispersées rapidement aux quatre vents… Il fallait être sympa avec moi de mon vivant, après je n’en ai plus rien à foutre… avis aux intéressés.

Encore plus drôle à mes yeux est cette noblesse d’opérette pour laquelle les bourgeois se battent aujourd’hui alors que leurs ancêtres guillotinaient les nobles lorsqu’ils voulaient leur prendre le pouvoir divin de la seule naissance… ce qui fut fait. Mais il en reste beaucoup… Il manquait quelques charrettes, une dernière fournée comme disait Jean-Marie, le père de la Marine.

L’Empereur Napoléon avait vite compris la puissance de ces hochets… il en abusait… cela ne coûte pas cher, cela fait tellement plaisir… va donc pour la distribution de titres ronflants dont beaucoup subsistent encore aujourd’hui…

Le Prince Murat, le roi Bernadotte qui trahissait son bienfaiteur…. Des Princes, des Ducs, des Comtes, des Barons comme s’il en pleuvait dans cette fraîche noblesse d’’Empire… ne parlez pas à ces manants d’un titre de Chevalier… c’est presque devenu une insulte.

Les Gothas, très regardants, conscients de l’efficacité peu coûteuse de la promotion nobiliaire, se sont donc remis au boulot… Quel honneur que de pouvoir saluer respectueusement la Baronne Cordy, le Baron Frère, le Baron Peterbroeck, le Comte Buysse, le Vicomte Frimoutte, le Baron Merckx… Donner du Baron Merckx à Eddy est savoureux… n’est-ce pas peye ? … il en rit lui-même le bougre.

Notre royaume se voit ainsi nanti d’une cohorte de forts nouveaux nobles dont certains même à titre héréditaire. La mort ne suffira donc pas à nous en débarrasser… Comme vieux républicain, cela me fait rire mais je peux vous assurer que les bourgeois anoblis prennent ces hochets très au sérieux… c’est d’ailleurs encore plus drôle… ils devraient entendre les Ligne et les Croÿ dans leurs châteaux de famille parler de ces nouveaux pairs pour mieux mesurer le ridicule de leur situation.

Nous venons de perdre hier un Comte héréditaire. Le pays pleure à chaudes larmes. Les louanges unanimes et habituelles montent vers les cieux toujours obscurs de la patrie en deuil…. Le ‘Repose en paix’ ou le RIP anglais seront mes seuls commentaires avant les insupportables logorrhées à la Cambre ou à la Collégiale Sainte Gudule, en présence des hautes autorités du pays et probablement de notre famille royale. Un grand enterrement d’un noble catho belge… On va mettre le paquet.

Fils de son papa anobli par Léopold III, le jeune Comte avait été catapulté dès son plus jeune âge à la direction de la BBL, une banque belge qui a cessé d’exister comme tout le reste dans le royaume… Le Comte jouait médiocrement au tennis mais il aimait les adversaires de qualité sur son court privé de l’Avenue des Eglantiers. J’en faisais partie ainsi que Napoléon Secundo qui fut mon professeur de tennis.

Comme je travaillais dans une filiale de ce groupe, j’étais convoqué comme un laquais par la secrétaire du Comte… Je lui mettais une bonne trempe en lui laissant quelques jeux par politesse… Après l’effort, j’avais droit à un coca-cola dans les dépendances domestiques du parc. Rapidement congédié, je me suis longtemps reproché de ne pas avoir envoyé balader le jeune Comte et sa morgue prétentieuse.

J’ai un peu observé sa carrière sous les ordres du Baron Albert Frère dont il portait les valises pour aller vendre toute la Belgique aux Français. Je n’ai jamais entendu le Comte s’opposer à quoi que ce soit durant cette mise à sac de notre terre d’héroïsme… Le Comte a bien servi le Baron.

Lorsque le fils du Comte vieillissant s’est attaqué au Royal Léopold Club pour tenter d’en faire un business profitable avec des gros agents immobiliers complètement désintéressés, le vieux Comte était aux abonnés absents… Il soutenait donc discrètement les délires de son fils par son silence assourdissant.

Il a fallu se battre comme des lions pour sauver ce club mythique des griffes d’un héritier qui voulait valoriser des actions acquises à vil prix par son père.

Tout cela est oublié, évidemment, y compris au Léo qui n’a jamais su faire la différence entre ses amis et ses ennemis… les jeunes intellos ont la mémoire fort courte associée au mépris des anciens… L’heure est donc à la paix des bourgeois et au pardon des grands cathos charismatiques.


(*article initialement publié sur Facebook le 13-11-2014)

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