La grande liberté

La grande libertéJe repensais ce matin à la raison apollinienne par opposition à l’émotion dionysiaque… La raison de Parménide est clairement l’arme des managers calculateurs, opportunistes… ceux qui font de la politique dans l’entreprise pour favoriser leurs carrières… des experts-comptables…

En face d’eux, la race des rares entrepreneurs, adeptes d’Héraclite, téléguidés par leurs passions créatives, par leurs émotions constructives, parce qu’ils ne se baignent jamais deux fois dans la même eau du même fleuve…

Un véritable entrepreneur se moque des business plans, sur trois ou cinq ans, réclamés par des banquiers imbéciles… Où est la passion du futur dans ces calculs d’apothicaires ?  J’ai rencontré des centaines de managers durant ma carrière… Ils sont bardés de diplômes inutiles, d’ambitions démesurées… ils ne créent généralement rien se contentant de s’incruster à grand frais dans d’importantes sociétés capables de rémunérer leurs brillantes intelligences au service de leurs seuls intérêts.

Le manager a la fidélité du cheval qui recule, abandonnant rapidement les bateaux qui tanguent pour en trouver de plus gros, mieux sécurisés, plus stables, plus rapides pour garantir leur avenir…

L’entrepreneur est une denrée plus rare… il est même la sublime exception… Les politiques voudraient former des entrepreneurs comme s’il y avait une école socialiste de l’entrepreneuriat… On l’a en soi ou on ne l’a pas… cela ne s’apprend pas.

J’ai souvent fait l’exercice comme orateur bénévole invité devant des cercles de jeunes à qui je demandais innocemment… ‘Qui créera ou envisage de créer demain sa propre entreprise ?’… Quelques doigts se levaient courageusement dans la salle mais ils étaient bien rares…

La ‘grande liberté’, avec ses risques, ses angoisses, ses solitudes, ses bonheurs, fait affreusement peur à des jeunes qui ne rêvent que de vendre leur âme formatée au maître qui acceptera de la payer… pas trop cher d’ailleurs

Dans une classe de trente rhétoriciens au Collège, vous aurez cinq médecins, cinq avocats, trois architectes, trois ingénieurs civils, cinq fils à papa, quelques divers… le reste deviendra fonctionnaire, politicien, professeur…

Deux entrepreneurs sur une classe de trente élèves seraient déjà un beau résultat… l’école, surtout l’université, assassinent méthodiquement l’esprit d’entreprise… c’est un massacre… ne parlons même pas de Business School, de Masters of Machin à l’américaine… là, c’est la déroute totale… des machines financées par les multinationales pour fabriquer leurs esclaves de luxe.

Quand donc comprendrons-nous que le système fait profession de broyer les individualités qui dérangent… les études sont pensées pour fabriquer un produit humain, consommable, lisse, obéissant, servile, carriériste, affamé des hochets du pouvoir…

Les salaires, généralement modérés, sont une farce de mauvais goût pour que les ânes bâtés tournent sans arrêt autour du puit, pomper l’eau, la véritable richesse revendue à prix d’or.

‘Hue, hue’… crie le CEO au bourricot de Columbia, de Harvard, de Berkeley… je te paye pour que tu tournes, pour que tu fonctionnes, pas pour dormir, sale bique… et la bique se remet distraitement en route pour une poignée d’avoine, pour une sieste au soleil des vacances légales, pour une maison au calme à la campagne… avec piscine et voiture de fonction…

Retraitée, au repos obligé, la bique mesure mieux son erreur mais il est trop tard… encore heureuse, la bique, de pouvoir manger une herbe maigre dans un pré éloigné, à l’abandon… Merci, mon Maître, vous êtes trop bon.

J’ai rencontré des dizaines de managers qui regrettaient amèrement leurs choix… je n’ai jamais rencontré un entrepreneur, un vrai, qui regrettait les siens…

L’entrepreneur c’est un sculpteur qui crée de la forme, du sens, au départ de la matière brute… c’est un artiste, un musicien qui méprise les diplômes, les calculs sordides des comptables de vie… Bref, l’entrepreneur n’a rien à voir avec un manager… c’est la chaude émotion dionysiaque contre la froide raison apollinienne.

Lorsque j’ai été élu ‘Manager de l’Année’ fin 1995 par les ‘lecteurs’ de Trends Tendances, pas par un cénacle de grands managers initiés… j’insiste sur ce point car je n’ai que faire des distinctions offertes par des gens qui m’indiffèrent…

Ils ne m’auraient d’ailleurs jamais élu en comité restreint… mais ce sont les lecteurs qui décidaient… Tony Coenjaerts, rédacteur en chef de Trends-Tendances m’avait confié qu’il n’y avait pas photo… Un plébiscite écrasant en faveur du patron de PME, parti de rien, qui avait créé sa propre boîte, contre des managers confirmés qui se contentaient de gérer celles des autres.

Ce fut un hapax existentiel… cinq grammes de bonheur pur dans le sang… il fallait voir la rage des grands patrons battus… Ils ont rapidement quitté la fête de Zellik sans m’adresser la parole, sauf Jean Stéphenne, élu l’année suivante… Philippe Bodson, venu en simple invité pour me donner de sages conseils…

Durant cette année bénite de 1996, invité partout, parfois même écouté… une faveur rare dont il faut savoir profiter car elle ne dure pas… je n’ai pas cessé de répéter que je n’étais pas un manager mais un simple entrepreneur de PME, animé d’une passion pour ce métier informatique qui m’a tout apporté, avec des équipes de jeunes qui partageaient mon enthousiasme, qui m’appréciaient autant que je les ai aimés… Merci encore à eux… je pense souvent à vous.


(*article initialement publié sur Facebook le 03-03-2016)

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