La retraite, c’est le début des ennuis

La retraite, c_est le début des ennuisMais revenons à un ami proche qui me confiait… ‘Coco, nous ne sommes pas faits pour la retraite… des hommes comme nous doivent mourir sur leurs bureaux… la retraite, c’est le début des ennuis’… je rumine, je rumine, je rumine, telle la vache indifférente qui regarde passer son train de banlieue…

L’ennui avec les philosophes, c’est qu’ils ont souvent raison… mais qu’on ne fait jamais ce qu’ils nous recommandaient de faire… exemple : un philosophe marié est un philosophe ridicule… je me suis marié deux fois… je suis donc ridicule, à moins que je ne sois pas un philosophe… au choix… j’eusse préféré être un philosophe… mais il est trop tard.

Un philosophe devrait aussi mettre ses actes en concordance, en accord, avec ses écrits… l’ai-je fait ? Evidemment non… il y a tant de coups de canif dans mes convictions philosophiques que j’en ai perdu toute crédibilité… à mes yeux tout au moins…

Les autres imaginent ce qu’ils veulent… les images d’Epinal pour les gogos alors que la réalité est tellement plus complexe… je ne le sais que trop bien.

L’heure de la retraite reste un passage redoutable… pas tellement pour le retraité qui espère profiter de ces moments bénis pour enfin réaliser quelques vieux rêves enfouis…

Le problème n’est pas, à mes yeux, le retraité mais plutôt l’épouse du retraité qui voit soudainement débouler cet ‘encombrant’ dans une vie qui s’en passait fort bien…

Je m’étais, vaguement, préparé à la retraite mais j’avais oublié d’y préparer ma première épouse qui l’a fort mal supportée… la confrontation était inévitable tant la vie de retraité, à proximité d’une ménagère idiote, m’était soudainement devenue insupportable.

La seule explication plausible à ce vieux collage de 48 ans, même pas désagréable, reste bien le seul travail, douze heures par jour… une anesthésie générale contre le sentiment d’ennui prégnant au contact du vulgaire…

Plus de travail, plus d’effets somnifères… le retraité se réveille en salle de réanimation avec une réalité urgentissime… fuir ce climat mortifère, prendre ses jambes à son cou pour conserver le simple respect de soi… je dirais même la fierté de qui on est alors que la bêtise matrimoniale espère vous détruire, vous anéantir, vous déprimer, vous pousser à l’issue fatale…

J’ai bien connu ces passages à vide… je les ai combattus psychologiquement, chimiquement, amicalement, pour ne pas sombrer… parce que je ressentais que je n’en avais pas le droit… Si, moi, je me flingue, c’est la terre entière qui devrait alors se flinguer… je dois donc vivre, me battre dans mon minuscule jardin secret pour que la terre globale vive modestement mieux.

Le travail, c’est la santé… ne rien faire c’est la conserver… les prisonniers du boulot ne font pas de vieux os… Rigolo, mais tout faux… même si John Cordier chez Telindus, Johan Mussche chez Spector, Marc Wagemans, Bâtonnier de l’Ordre des Avocats, Jacques Voisin, mon ami, sont tous morts trop jeunes sur leurs bureaux… mais au moins, à part Jacques, ils sont morts heureux, subitement, devant leurs dossiers, sans se poser de questions existentielles… est-ce un malheur ? Je ne le crois pas.

J’aurais volontiers choisi cette mort soudaine dans ma Systemat adorée, plutôt que le chemin de croix d’une retraite aussi mal vécue par ceux qui se devaient de la protéger…

Il n’y a pas de retraite heureuse dans un environnement hostile… cette hostilité permanente me rappelle au moins le combat perpétuel, parfois cruel, d’une vie tumultueuse qui me plaisait mieux…

Heureusement pour moi car le cuir s’est encore endurci avec l’âge… les flèches empoisonnées ricochent aujourd’hui sur la rutilante ’armure caparaçonnée de mon indifférence blasée…

Un Condottiere courageux n’a pas peur des blessures qui saignent… elles ne sont que le signe visible de ses combats victorieux jusqu’à ce que le coup fatal ne mette un point final à sa carrière magnifique sur les chemins de la gloire.

Ma retraite, peu souhaitée, n’aura été qu’un long massacre, une sorte de Waterloo dont Sainte-Hélène serait le tombeau, une apothéose finale qui précéderait l’Apocalypse… tout cela est conforme au personnage du ‘Mémorial’ qui écrivait l’Histoire… Son épopée était grande, la mienne est plus modeste mais elle me plaît… je ne voudrais certainement plus en vivre une autre.

Travaillez, si m’en croyez, jusqu’à vous épuiser… ne laissez à personne le soin de vous épauler… il pourrait encore s’en vanter, même vous le faire payer alors que vous ne lui demandiez rien… j’adore ma solitude qui n’est qu’un excellent exercice préparatoire à la dernière réplique, celle qui sera nécessairement mon dernier exercice solitaire.

Pour ceux qui n’en seraient pas capables… j’en connais beaucoup… achetez-vous donc un chien pour deviner dans ses yeux aimants les traces de cet amour naïf que vous auriez trop souvent donné, qu’on ne vous rendra jamais.

Un chien, un chat, c’est un cœur avec du poil autour. (B.Bardot 1.1)


(*article initialement publié sur Facebook le 28-07-2016)

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