Les entrepreneurs

Une chose est certaine… ma vie fut agitée au point de se demander comment un homme normal y résisterait… il fallait un être anormal pour la construire… ce fut certainement mon cas et, avec le recul, je ne voudrais à aucun prix la recommencer… Une vie n’est acceptable que pas à pas, sans prévoir ce que réserve le lendemain…

Vue à postériori, dans sa globalité, il vaudrait mieux s’acheter immédiatement un Beretta 9mm pour ne pas vivre un tel cauchemar d’orages avec de trop rares éclaircies.

Putain, cette retraite paisible je l’avais pourtant bien méritée alors qu’elle m’est à nouveau refusée par quelques proches imbéciles, gavés de mes bienfaits… Ils réussissent encore à me cochonner mes derniers rêves, ma quiétude d’entrepreneur à la retraite… Bravo à tous ces emmerdeurs.

J’insiste beaucoup sur ce mot… ‘Entrepreneur’… un terme que j’adore, car je n’ai jamais été ce… ‘Manager de l’Année’… même en 1996… Je déteste les managers à moins qu’il ne s’agisse d’une espèce plus rare… le Manager-Entrepreneur… des collaborateurs qui partagent totalement la vision de l’Entrepreneur principal pour lui permettre de l’accomplir plus rapidement.

Le Manager n’est généralement qu’un mercenaire intérimaire qui travaille dans son seul intérêt égoïste… une sorte de footballeur qui passerait de club en club au gré de ses médiocres ambitions du moment…

Un Entrepreneur, c’est tout autre chose… un homme qui dort mal parce qu’il réfléchit trop la nuit… il a peur… il se bat comme un lion pour survivre et réussir… c’est un aventurier des temps modernes, un anarchiste hédoniste… Il sait qu’il ne doit compter que sur lui-même pour changer la vie, pour rêver, pour donner du sens à ce qui n’en a pas… ou si peu.

J’ai un mépris absolu pour ces discours politiques absurdes qui veulent faire croire qu’on aime les entrepreneurs, qu’on les recherche activement, qu’on va tout mettre en œuvre pour les favoriser… C’est faux… on déteste les entrepreneurs car ils sont impossibles à canaliser… on leur préfère des profils lisses, bien éduqués, polis, carriéristes, opportunistes, serviles, obéissants… le profil du manager, quoi.

Désolé, Mesdames, Messieurs, mais un véritable entrepreneur n’est ni un mercenaire, ni un manager, ni un intérimaire, ni un héritier, ni un notable, encore moins un premier de classe… Nous, entrepreneurs, nous avons notre mode de fonctionnement… je comprends parfaitement qu’il vous déplaise mais nous n’en changerons certainement pas.

J’ai une admiration sans bornes pour ces trop rares entrepreneurs qui transforment les innombrables obstacles en énergie positive… je les connais bien ces corsaires continentaux… ils ont veillé la nuit mais aussi savouré l’immense satisfaction de marcher debout chez eux plutôt que de s’allonger à plat ventre chez les autres…

Ils savent que les douches chaudes sont les rares exceptions, que les douches froides, les bâtons dans les roues, les fausses promesses, les caresses de circonstances, les sourires hypocrites, sont le plus souvent les véritables règles du jeu.

Il faut avoir vécu les ukases des banquiers, les stratégies imprévisibles des principaux fournisseurs, les agendas cachés de ses propres collaborateurs, le rationalisme anonyme des clients, l’obscurantisme syndical, la bêtise de notre administration, la détestation de nos élus… professeurs, avocats, fonctionnaires… qui pontifient volontiers sur l’esprit d’entreprise dans les salons cossus du magnifique pouvoir très démocratique… Là est la sombre réalité d’une vie de véritable entrepreneur.

J’ai vécu cette vie-là dans mes tripes… je la regarde défiler dans mes archives… un film en noir et blanc… je ris parfois en repensant à la manière de changer les couches de mon bébé qui se devait d’être propre, souriant, parfumé…

Quel théâtre que la vie d’entrepreneur… parfois, je suis au bord des larmes parce que j’ai aussi pleuré… je m’en souviens fort bien… même à chaudes larmes solitaires… un bon acteur doit savoir pleurer… je sais pleurer tout seul… sans me forcer.

Finalement, je me demande parfois si je n’aurais pas dû faire du cinéma… quand je vois Benoît Poelvoorde ou François Damiens, je me souviens de mes rôles avec les jeunes du Léopold Club, d’abord en Harpagon dans ‘L’Avare’ de Molière, puis en juge Malgraeve, l’assassin mystère des… ‘Dix petits Nègres’ d’Agatha Christie…

N’y avait-il pas là pour moi une autre carrière possible ? Michel Lemaire de Warzée jouait avec nous… il en a fait sa carrière remarquable.

Pourquoi pas ? J’avais le choix… le tennis, le théâtre, le manager, l’assureur, l’entrepreneur… j’ai finalement choisi la plus difficile en l’assumant jusqu’au bout… surtout dans les moments difficiles…

Un manager classique aurait abandonné le bateau depuis longtemps… Non, rien de rien, je ne regrette rien… comme Edith Piaf dont le portrait angoissant trônait, sous mes yeux, dans mon bureau présidentiel… mais, mon dieu, Aton, que c’était dur… et pourtant c’était si bon…

Pour avoir de beaux souvenirs, il faut être un peu masochiste, se faire mal, aimer la souffrance, souffrir en silence, la dure lutte pour mériter la turlutte… je ne suis pas sadique mais je dois être fondamentalement masochiste…

Encore un conseil à mes amis en PME-PMI… ne signez jamais aucun contrat de sous-traitance avec une multinationale… n’imaginez pas une seconde que votre sécurité est garantie par la taille de votre collaboration…

Bien au contraire, plus votre collaboration grandit, plus votre risque grandit… A eux les profits, à vous les pertes, la faillite éventuelle… vous êtes à la merci d’un partenaire anonyme… il n’a aucun visage… sa stratégie est incompréhensible… ses managers sont des robots, pas des êtres humains…

Quand surviendra le drame, il sera trop tard… la justice ne vous sera d’aucune aide… Croyez m’en.Les entrepreneurs


(*article initialement publié sur Facebook le 19-07-2016)

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