N’avoir jamais l’air étonné

J’observais l’océan tandis que mes trois chiens surveillaient le parc depuis les marches du grand escalier qui mène à la piscine… le regard fixe, vide, perdu dans des pensées intérieures qui se bousculent visiblement sans nécessairement devoir les exprimer…

Trois pirogues tendent leurs filets en face de la Résidence… je rêve qu’elles remontent une abondance de beaux poissons pour nourrir leurs familles… les chiens remuent joyeusement la queue… ils sont certainement du même avis… sans le dire.

Par contre, un vautour s’est posé sur la plus haute branche du baobab sacré, le géant centenaire atonique qui domine ma future tombe… fort mauvais présage que je dois éclaircir…

Il faut que la blonde Aphrodite sacrifie un coq à Aton, vérifie ses entrailles, consulte les augures… un volatile charognard sur un monument funéraire implique clairement l’imminence d’un danger… ce salopard attend sa proie…

Je me suis lancé dans une pieuse glossolalie, près de quinze secondes, pour prendre l’avis éclairé du seul vrai dieu visible… Aton m’a rassuré… ‘Ce n’est qu’un signe, Coco, un conseil d’ami… hâte-toi avec lenteur… sans jamais oublier que tu es poussière, que tu retourneras à la poussière’…

‘Merci, Patron… j’ai curieusement déjà entendu cela quelque part… si tu pouvais néanmoins demander à ton vautour d’aller se faire voir ailleurs, j’en serais très heureux, il a un regard malsain, trop insistant…

Ce qui fut fait dans la seconde… vous ne le croirez évidemment pas… J’ai une telle habitude des miracles, des apparitions divines, des guérisons soudaines, qu’il en faut plus pour m’étonner…

Comme le soulignait très justement Belmondo… il ne faut jamais avoir l’air étonné… L’amitié des dieux est un bienfait pour les humains perdus dans leurs masturbations ruinées… quand la tête cogne, il suffit de la vider pour éviter que la casserole n’explose… une vidange de la ‘fausse septique’.N_avoir jamais l_air étonné

Souffrance indicible de la cervelle en constante ébullition, sur la flamme des souvenirs qui hantent mes nuits… des colères aujourd’hui maîtrisées… des joies mélancoliques…

Une amie m’envoie hier soir un message personnel pour me raconter un drink de départ à la retraite d’un ancien de Systemat… Hiroshima dans ma tête… tout revient brutalement… le canon tonne sur le plateau de Prätzen alors que se lève le soleil d’Austerlitz.

Le seul nom de Systemat éveille en moi un flot de souvenirs, de fêtes, d’amitiés, d’émotions… des regrets, des larmes parfois… Nous étions les meilleurs parce que nous faisions la fête comme nous savions travailler ensemble…

Les fêtes de Systemat sont entrées dans la légende, baignées de flots de Ruinart, de bonnes victuailles, de flacons de la treille… rien n’était assez beau pour la vieille garde, les grognards qui protégeaient aux bivouacs la sécurité du petit caporal à la redingote gris vert.

Mes syndicalistes me traitaient toujours de Louis XIV pour bien me faire sentir mon soi-disant mépris du peuple… une fois encore, ils n’avaient rien compris… je n’ai de commun avec le Roi-Soleil que son soleil atonique et Versailles, le château que nous avions décidé de construire, en un an, à Jumet alors que le brave monarque a mis trente ans à construire sa fermette brabançonne.

Systemat, c’était le boulot, la fête, puis le retour au boulot… nos fêtes étaient les plus belles… au Royal Léopold Club, à l’auditorium du collège Saint-Michel avec Roland Magdane, des tentes sur nos pelouses anglaises, la salle des fêtes de la Maison du Seigneur, notre propre auditorium de Jumet, la salle des fêtes de Woluwe-Saint-Pierre, la revue ‘Sois Belge et tais-toi’, les soirées plus modestes mais si joyeuses de notre ‘Ten Years Club’.

L’apothéose, déroulée à Jumet, dans la cathédrale logistique, décorée, illuminée, fontaine jaillissante encore, avec trois cents Peugeot blanches…‘Systemat Computers’… alignées en épis pour épater nos centaines de clients, luxueusement régalés par le meilleur des traiteurs, Jean-Michel Loriers…

Une soirée absolument inoubliable, un sommet de folie, mégalomaniaque diront certains, juste normale diront ceux qui connaissent la grande aventure de notre Systemat tant aimée.

Comment oublier ces étincelantes festivités ? Peut-être était-ce l’erreur de Nicolas Fouquet recevant Louis XIV à Vaux-le-Vicomte…

Peut-être était-ce le signe prémonitoire du début de la descente aux enfers ? Ce n’est pas impossible mais sans importance puisque nous l’avons vécu ensemble… des hauts, des bas… ce n’était que la vie croquée à jeunes et belles dents.

Apprendre hier qu’une centaine d’anciens Systemat se sont réunis dans les catacombes pour évoquer ce glorieux passé, fêter dignement la fin de carrière d’un de nos meilleurs amis, se réchauffer aux bivouacs de l’amitié qui fut notre raison d’exister, notre drapeau…

Comment voulez-vous ne pas en rêver la nuit ? Ne pas maudire votre absence ? Ne pas revoir en boucle les vieilles images délavées par le temps ?

Ami qui part à la retraite, écoute le chant des partisans… sois prudent… comme le bougonnent les vieux montagnards dans les vallées de Savoie… que la retraite te soit douce et bonne, meilleure que la mienne abîmée par des imbéciles…

Réussir une retraite est presque aussi difficile que de réussir une carrière… Crois-moi, ami… c’est un vieux singe qui te le dit… il connaît bien les grimaces…

Reste curieux de tout, attentif à tout, en espérant que ton entourage restera affectueusement proche car la traversée n’est pas facile… Bonne chance, ami, bon vent depuis la Casamance.


(*article initialement publié sur Facebook le 28-04-2016)

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