La mort rôde

La mort rôde, mes amis… ces derniers jours, je la sens se promener silencieusement, surtout la nuit… Jean d’Ormesson soutenait à Laurent Delahousse qu’il n’y pensait jamais… je n’en crois pas un mot… il y pensait certainement mais d’une manière différente du vulgaire…il ne la craignait pas, il appelait même de ses vœux… mais le plus tard possible, désireux d’écrire encore un ou deux livres, de tourner même un film avec Laurent Delahousse qui nous laisse cette interview sublime.

Avec Jean d’Ormesson, j’ai toujours pensé que la vie éternelle était la pire des condamnations réservée par un Dieu vengeur au Juif Errant qu’il voulait punir… comme le dit si bien d’O, la mort fait partie intégrante de cette vie qu’il a tant aimé… Celui qui aime la vie doit aimer la mort qui l’achève, craindre par dessus tout cette foutaise d’éternité qui ne ferait que la dévaloriser.

Ces vies éternelles, ces paradis artificiels, qui devraient se conquérir sur terre de haute lutte, grâce à des vies exemplaires selon les sévères préceptes des trois religions du Livre, me plongent dans un océan de questionnements auxquels je suis bien incapable de donner les bonnes réponses… la meilleure, à mon sens, reste bien l’absence totale de contenu dans la toute grande majorité des vies humaines.

Assis sous un baobab, sans nourriture, sans argent, sans éducation, sans lectures, sans musique, sans avenir, sans travail… à force de regarder fixement, distraitement, un ciel obstinément silencieux, je ne vois plus très bien la différence entre une vie animale et une vie dite humaine… A ce moment précis, le fumiste qui viendrait vous expliquer que cette vie de misères n’est en fait qu’un bref passage obligé vers une éternelle vie paradisiaque… Ce farceur aurait de grandes chances d’être entendu, voire même d’être suivi par des disciples SDF qui soutiendraient opportunément les mêmes fariboles.

Ce n’est évidemment pas le cas des deux ‘Immortels’ qui viennent de nous quitter, Jean d’Ormesson en littérature inspirée de ses délicieuses conversations aristocratiques, légères, raffinées, gourmandes, que je préfère encore à ses écrits… je n’ai d’ailleurs pas lu grand-chose de lui à part son ‘Plaisir de Dieu’ dont je ne garde pas un grand souvenir… Johnny Hallyday, autre Immortel pour ma génération qui pleure son vieux Rocker, sa bête de scène musicale… c’est avec lui que nous avons aimé notre ‘idole des jeunes’ qui ‘allumaient le feu’ dans ‘souvenirs, souvenirs’

J’avais rencontré Jean d’Ormesson, par le plus grand des hasards, à l’hôtel des Neiges où il séjournait chaque hiver à Courchevel dans les années nonante… Jean d’O adorait la montagne et le ski… c’était un excellent skieur que l’on croisait chaque jour sur les pistes des Trois Vallées derrière son moniteur habituel avec qui il déjeunait en tête-à-tête dans les restaurants de montagne.

Ce moniteur de ski mesure-t-il bien sa chance ? Recueillir des années durant les superbes confidences d’un homme aussi lumineux, simple, sincère, transparent, sublime conteur, croqueur de vie, amoureux de femmes d’exception comme Simone Veil, Marguerite Yourcenar, Jeanne Hersch, Hélène Carrère d’Encausse… Je ne connais pas ce moniteur mais il aurait matière à écrire un passionnant livre de souvenirs sur la relation intime de Jean d’O avec ces montagnes qu’il a adorées.

Je me souviens un soir des années 1990, d’avoir reçu la visite de Serge de Borchgraeve dans mon appartement du Jardin… Ami proche, Serge me propose de venir dîner le soir même à l’hôtel des Neiges avec Jean d’Ormesson, son épouse Françoise Béghin, leur fille Héloïse… Quelle soirée extraordinaire… exquise, épatante, dirait-il… Je craignais ses questions sur son œuvre que je connais assez mal… je suis plus sensible à sa conversation étincelante qu’à ses écrits qui ne me laissent pas de souvenirs aussi éblouissants.

‘Mais que lisez vous pour le moment, cher Monsieur ?’… Me fait-il, tout sourire, me fixant de ses superbes yeux bleus… Il se fait qu’à cette époque, j’étais plongé dans un livre extraordinaire de Jeanne Hersch… ‘L’Etonnemment philosophique’… ‘Magnifique Jeanne Hersch, saviez-vous qu’elle n’écrivait qu’en allemand ? C’est moi qui l’ai fait traduire pour que son œuvre importante soit disponible aux lecteurs français.’… En plein dans le mille, Jean est intarissable sur Jeanne Hersch qu’il connaît tellement mieux que moi.

A cette époque également, je m’étais piqué de retrouver quelques bases de ce grec ancien que j’avais pratiqué au collège avec de bonnes traductions juxtalinéaires… C’est Jacqueline de Romilly qui m’avait filé ce virus impossible avec son livre sur les grands sophistes de la Grèce Antique… Pure folie évidemment que d’espérer lire les grandes tragédies grecques dans le texte original… au moins j’aurai essayé mais sans résultats probants.

Là, Jean d’Ormesson se déchaîne… ‘Jacqueline de Romilly est mon amie à l’Académie Française, la meilleure ambassadrice de l’hellénisme… vous imaginez consacrer votre vie à étudier Thucydide, incroyable n’est-ce-pas… saviez-vous que Jacqueline était une coquine ?’.

Comment aurais-je pu le savoir ? Mais il suffit de regarder les grands yeux espiègles, le visage gourmand de Jean d’O pour comprendre qu’il a fort bien connu Jacqueline dont il parle avec un étrange enthousiasme… d’Ormesson adore les femmes intelligentes, c’est une évidence… il suffit d’écouter sa somptueuse présentation de Simone Veil à l’Académie Française… quelle délicatesse, quel respect, quelle émotion en fines dentelles de mots choisis au point d’émouvoir toute l’assistance subjuguée, trois Présidents qui l’écoutent… Le silence est religieux, quasi-mystique sous la Coupole…

‘Je vais parler plus bas car on pourrait nous entendre… Nous vous aimons, Madame, soyez la bienvenue au treizième fauteuil, celui de Racine, Madame, de Racine qui parlait si bien de l’amour.’

Parti, trop jeune, 92 ans seulement, c’est une bibliothèque qui achève de se consumer nous laissant un héritage que nous ne sommes pas près d’oublier.

Avec Johnny, nous sommes évidemment dans un tout autre registre… et quel registre… avoir fait danser toute une jeunesse éblouie pendant cinquante ans de carrière, ce n’est tout de même pas banal… la tristesse des français est immense, l’émotion est palpable… on peut les comprendre en repensant aux ‘Trois Vieilles Canailles’ qui se produisaient encore en juillet 2017… Jacques Dutronc, Eddy Mitchell, Johnny Hallyday avec, en filigranes Serge Gainsbourg pour les canailles, Michel Berger pour le ‘Quelque Chose de Tennessee’.

Mon premier contact avec Johnny Hallyday date de 1950… je soignais à Crans-sur-Sierre une mononucléose infectieuse, rebaptisée la ‘kissing disease’… interdiction médicale de skier… obligation de me consacrer au patinage à glace ou au curling… il y avait fort heureusement une ravissante jeune-fille suisse, charmante patineuse à ne pas confondre avec gentille tapineuse… Elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à Romy Schneider… une délicieuse amourette de convalescence qui s’évanouira avec la séparation géographique.

La patinoire était dominée par le chalet du golf de Crans… le Sporting… on s’y réunissait pour le thé de 17h00 après le ski, pour danser, pour jouer à la boule au casino, une mini-roulette de neuf cases… le disque de l’hiver qui tournait en boucle… ‘Souvenirs, Souvenirs’… du tout jeune Johnny Hallyday avec qui j’entamais donc ma désastreuse vie amoureuse au lieu d’acheter immédiatement un chien.

Johnny va évidemment nous manquer mais sa discographie vivra longuement après lui comme celles de toutes ces anciennes vedettes qui continuent de nous faire rêver… Piaf, Dalida, Dassin, Balavoine, Salvador, Bécaud, Gainsbourg, Berger, Brassens, Ferrat, Ferré et tant d’autres avec eux.

Les œuvres survivent mieux dans les mémoires que leurs auteurs. (VC 1.1)

Vilain Coco

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