LE GAFAM

Manager de l’année 1996, on écoutait distraitement ce que je racontais… j’avais encore cette faiblesse de penser qu’on écoutait… une simple erreur de jeunesse malgré les cheveux qui commençaient déjà à grisonner sous le poids des emmerdements… Je me souviens avoir évoqué ce sujet à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Wallonie en présentant Philippe Busquin qui était le conférencier de notre déjeuner mensuel.

Comme Président de Chambre, j’avais ce redoutable honneur d’introduire nos conférenciers après un bref commentaire sur les prochaines activités de notre organisation patronale… Philippe Busquin, un homme intelligent, souriait en m’entendant déclarer que je devais absolument profiter de ces moments d’attention fugitive qui ne m’étaient provisoirement accordés qu’en tant que Manager de l’Année… avant de retourner dans l’oubli du temps qui efface.

J’avais donc déployé une activité intense en 1997 pour rapidement faire passer les messages qui me semblaient importants, profiter de cette notoriété passagère, servir la cause fragile des PME-PMI qui me tenaient tant à coeur, attirer l’attention du monde économique, politique, éducatif, sur le grave danger d’ignorer les nouvelles technologies… Je prévoyais déjà que ce serait un tremblement de terre d’une rapidité telle qu’il allait bouleverser tous les schémas classiques de l’époque.

Le cataclysme a bien eu lieu ces vingt dernières années… les conséquences inéluctables se dessinent partout, les menaces se précisent pour tous, toutes les cartes ont été redistribuées… l’Europe n’a rien vu venir, rien fait pour en profiter, rien investi dans sa propre industrie des technologies de l’information et de la communication… Contrairement à la Chine, aux Indes, à la Russie, l’Europe s’est contentée de subir la loi des nouvelles multinationales américaines qui sont venues se goinfrer sur notre marché.

Le GAFAM américain est aujourd’hui solidement installé en Europe avec des bénéfices colossaux transférés dans des paradis fiscaux, vers des pays plus accueillants, ceux qui pratiquent une agressive concurrence fiscale… Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft… les ‘GAFAM’… tiennent la dragée haute aux Etats qui voudraient leur part du butin… les procédures d’arbitrage international devraient encore renforcer cette suprématie du ‘very big business américain’ sur les politiques nationales européennes… c’est un combat à mort qui s’engage en mode TAFTA… les gagnants ne sont pas encore connus… les perdants sont toujours les mêmes.

C’est l’histoire d’un match avec des joueurs, des spectateurs-gradins, des spectateurs sur écrans géants, des spectateurs restés chez eux… il y a ceux qui jouent le match, ceux qui l’organisent, ceux encore autorisés à le regarder, ceux qui n’en comprennent même plus les règles… Une civilisation à trois ou quatre vitesses alors qu’elle ne roulerait qu’en première et en seconde avec les initiés qui bénéficieraient de ses bienfaits… elle n’a pas besoin des autres.

L’Europe a complètement raté le virage de la révolution informatique et de la communication née au début des années 1980… elle en payera le prix colossal… Ses grands centres de décision vont émigrer progressivement vers l’Amérique, la Chine, peut-être même la Russie, des pays qui se barricadent férocement pour mieux nous envahir ensuite… ‘America First’ proclame Donald Trump… ‘China First’ lui répond Xi Jinping… ‘Russia First’ tonne Vladimir Poutine.

La Chine forme des centaines de milliers d’ingénieurs chaque année, Groland en forme peut-être 300 par an… A chaque multinationale américaine, surtout celles du GAFAM, la Chine oppose sa propre multinationale de taille supérieure… C’est le BATX… Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi… Vous connaissiez ces monstres ? La plus grande usine manufacturière du monde accepte volontiers les appuis extérieurs tant qu’elle en a encore besoin… il ne s’agit que de construire plus vite ses propres géants, ceux qui viendront nous coloniser demain.

Tout cela était écrit en 1980 mais nous n’avons rien vu… aujourd’hui il est trop tard pour jouer la présente donne… il faudra attendre la prochaine distribution des nouvelles cartes pour autant que nous soyons encore capables de monter dans un train qui siffle dans le soir… il est exact que c’est triste un train qui siffle dans le soir.

Alain Courtois nous a appris que la Belgique ne ‘marche’ plus puisqu’elle n’est pas foutue de construire en 2017 son Stade National étudié depuis 1987… Trente ans de palabres pour un résultat nul assorti d’un carton rouge de l’Union Européenne de Football, l’UEFA qui nous prive sèchement de l’Euro 2020 pour aller le jouer à Wembley… On peut les comprendre… le ridicule tuerait-il ?

J’avoue, un peu honteux, que je me fiche royalement de ce Stade National étant agoraphobe, disposant chez moi d’un écran géant LG, préférant de loin regarder mes matches de football dans mon canapé confortable plutôt que dans un stade, aussi moderne soit-il, puant la transpiration des ploucs, la bière tiède, les frites grasses, la gaufre de Liège, le hot-dog dégoulinant de choucroute mouillée.

Par contre, l’histoire belge du Stade National est à s’y méprendre celle des technologies de l’information et de la communication depuis 1985… rien n’a bougé en Groland sauf le nom des acteurs dominants, ceux qui disputent le fameux match… c’était IBM, c’est devenu le chinois Lenovo… c’était Compaq, c’est devenu Hewlett Packard… c’était une multitude de sociétés de logiciels, c’est devenu Microsoft, Google, Apple, Facebook… c’était un fourmillement de commerces, de boutiques, c’est devenu eBay, Amazon, Alibaba.

Alain Courtois n’a donc pas tort de penser que Groland ne ‘marche’ plus depuis trente ans… je l’avais dit en 1997, il me le confirme aujourd’hui… En 1997, on pouvait encore réagir, en 2017, il est trop tard… il faudra refaire la file, attendre un prochain tour, espérer une nouvelle chance dont on peut évidemment imaginer qu’elle se représentera… mais quand et sous quelle forme ?

Je vous laisse le soin d’imaginer tous ceux qui vont perdre, qui vont disparaître… je n’aurai pas la cruauté de les désigner, d’ajouter encore à leurs légitimes angoisses… les exclus du système seront si nombreux qu’il n’est pas interdit à chacun d’entre nous d’examiner sérieusement sa situation pour mieux mesurer son danger personnel, pour mieux orienter la suite de son histoire individuelle.

Ceux qui vont bientôt plonger dans la précarité doivent savoir que personne ne leur viendra en aide, certainement pas leur syndicat, encore moins le système conventionnel actuel, bien trop occupé par sa propre survie menacée… rien n’est assez puissant pour résister aux tsunamis qui se préparent… Militaires, fonctionnaires, commerçants, professions libérales, artisans, médecins, juristes… Tous peuvent craindre le changement, surtout la vitesse des changements qui se préparent en coulisses.

Je n’ai aucune solution miracle sauf celle de répéter illassablement qu’il faut s’occuper de la technologie car elle va s’occuper de chacun d’entre nous… qu’il faut parler couramment l’anglais devenu langue du monde qu’on le veuille ou non… qu’il faut être curieux de tout… qu’il faut voyager pour comprendre qui nous sommes encore sur un échiquier géant que nous ne maîtrisons plus… qu’il faut saisir les chances qui passent avant que d’autres ne s’en emparent.

C’était déjà mon avis en 1997… je n’y changerais pas une virgule… ils n’ont pas fait mouche… l’histoire m’a pourtant donné raison dans mon domaine comme Alain Courtois a raison aujourd’hui dans le sien…
Il faut des rêves, une vision, des ambitions, du travail, de l’argent, un collectif enthousiaste, pour réussir des grands projets dans la vie… Comme d’autres, je suis désolé de devoir constater que mon pays manque furieusement de ces indispensables qualités.

Cela n’aura pas servi à grand-chose mais, au moins, j’aurai essayé. (VC 1.1)

Vilain Coco

 

 

Laisser un commentaire