Venez en Casamance

Le temps c’est de l’argent soutiennent fébrilement, nerveusement, ceux qui en gagnent encore beaucoup… il leur suffirait pourtant d’un minimum d’observation pour constater qu’ils sont les seuls obnubilés par ce délire d’extrême urgence qui n’est plus partagé par les ‘gens’… A leur décharge, avouons que quand on gagne autant de fric à la minute, on peut comprendre cette course échevelée, vorace, contre une pendule d’où dégoulinent autant de richesses.

Pendant qu’une infime minorité s’agite donc dans les meilleurs hôtels du monde, dans une valse de jets privés, Falcon S 8X Bloch-Dassault, sur des aérodromes discrets, dans des îles paradisiaques, au milieu de jeunes filles honnêtes… celles qui recherchent, en parfaite innocence, le grand amour dans les bras du rutilant Harvey Weinstein… Tandis que la grande majorité des précaires s’agenouillent dans les temples sacrés pour implorer les dieux, les anges, les saints, les vierges, les ancêtres, les marabouts, les sorciers, seuls à même de leur offrir une existence meilleure ici-bas avant d’accéder aux paradis hallucinogènes.

Il faut avoir longuement vécu en Afrique pour comprendre à quel point la notion du temps n’a plus la moindre importance… ce n’est plus le temps de l’argent, c’est juste le temps qui passe lentement en attendant la fin souhaitable d’une vie animale, végétative, qui n’a aucun sens… Dans les pays, dits développés, on veut absolument créer un mirage de sens dans ce qui n’en a pas en oubliant que notre passage rapide ne rencontre que l’indifférence généralisée.

Rares sont les Africains qui portent une montre… Il leur suffit de regarder le soleil pour avoir une excellente appréciation du moment de la journée… la matinée est plus agitée dans la fraîcheur d’un soleil qui se lève sans trop chauffer encore… Au zénith d’Aton, il faut se trouver un plat de brisures de riz avec quelques rares morceaux de poisson… La sieste s’impose après tant d’efforts alors que le soleil brûle la savane… La journée s’achèvera à l’ombre des gros arbres centenaires au centre des villages en palabrant autour de l’Ataya mentholé sucré…

La nuit sera longue, musicale, érotique, en espérant un beau match de football qui ne peut échapper aux Lions de la Téranga, ces héritiers directs du FC Barcelone dont ils tentent vainement de copier les stratégies inimitables… Ce qui s’est passé hier n’a plus la moindre importance… ce qui se passera demain n’en a encore aucune… Inch Allah, Ati mon frère, que la nuit te soit douce et légère.

Que viendrait faire le temps qui passe ou l’argent qui les dépasse dans cette galère ? Dans ma candeur naïve, j’avais proposé à Papisse, mon dévoué gardien licencié par Huguette Elsocht-Logé, de lui louer une voiture à la journée pour faire le taxi au rond-point du Cap Skirring… Pour dix euros par jour, il pouvait en gagner quarante ou cinquante… Visage fermé devant une telle prise de risque, Papisse m’a fait comprendre que l’entretien quotidien de son minuscule potager suffisait amplement à assurer son train de vie.

Je n’ai pas insisté puisque je lui causais visiblement plus d’inquiétude que de plaisir… l’enfer est pavé de nos bonnes intentions… c’est bien pourquoi nous avons créé l’enfer sur terre alors que nos amis africains se contentent de leur conception du paradis… je ne parlerai plus jamais de taxi avec Papisse mais j’espère un jour retourner dans son paradis pour l’inviter à regarder les bons matches de football dans mon salon… même, à la rigueur, sa Coupe d’Afrique des Nations, la CAN, que je déteste, considérant qu’ils jouent au ballon comme des patates.

Nous avions des conversations animées sur ce sujet crucial… ma théorie toute personnelle étant que les Africains ne jouent pas au football mais juste à la balle… j’admire leur force physique, leur vitesse de pénétration dans l’axe, leurs démarrages foudroyants, leur puissance dans le jeu de tête, mais je persiste à penser que sans les grands organisateurs de jeu européens, sans leurs passes admirables, calibrées, millimétrées, tous ces joueurs africains pourraient retourner sur leurs plages jouer à la balle, pieds nus dans le sable à l’heure fraîche.

Cette théorie, que je maintiens mot pour mot, avait le don de mettre mon ami Papisse dans un état de rage concentrée, surtout durant sa fameuse CAN dont je ne manquais jamais de souligner la piètre qualité du jeu, les passes approximatives, les tirs au but qui passaient à bonne distance du cadre toujours défendu par un colosse souriant.

Mon seul plaisir de regarder un match de la CAN n’était que celui de partager ce moment avec Papisse, tout en soutenant les fiers Lions de la Téranga, cette seconde patrie qui m’a tout donné avant de me le retirer brutalement… j’ai revu mon ami Papisse en décembre dernier… il termine de construire sa petite maison sur le terrain qu’il m’a racheté en remboursant les 4000 euros que je lui avais prêtés à l’époque… Il y habitera avec mon autre gardien, Ibrahim, également licencié par Huguette Elsocht-Logé, la délicieuse jeune épouse qui devait faire mon bonheur de vieux retraité.

Les travaux de la maison sont presque terminés… le jardin d’environ 1000 m² n’est qu’un potager, soigneusement entretenu, dans lequel Papisse et Ibrahim pensent pouvoir produire tout ce dont il auront besoin en attendant de retrouver le gardiennage de mes deux villas de Boucotte et Cap Randoulène… A la mosquée, comme dans les bois sacrés, des prières montent en boucles vers Allah d’abord, vers les ancêtres ensuite, pour exaucer une demande aussi simple que légitime.

Pendant que la justice des hommes tourne en rond, les dieux invisibles comme les ancêtres disparus adoptent un silence prudent, probablement consacré à l’examen de leurs dossiers plus complexes… les agendas des juges, des dieux, des anciens, ne sont d’évidence pas les nôtres… les critères d’argent ou d’urgence n’ont aucun poids sur des décisions divines d’une pareille importance…

Le temps des hommes n’est heureusement pas celui de l’éternité… les immortels méprisent l’argent, le pouvoir, le luxe, la sexualité, les caprices, de ces quelques mortels qui rêvent à chaque génération de pouvoir se les approprier définitivement… on peut alors comprendre cette impatience qui doit défier la brièveté du temps qui nous est accordé… tant de fébrilité ne trouverait pourtant un début de justification que dans la qualité des projets envisagés, des véritables objectifs poursuivis.

Le temps qui passe, l’argent dont on n’a pas besoin, ne sont aucunement les obsessions de l’exemplaire sagesse africaine… ils ne connaissent ni le stress, ni la dépression nerveuse, qui deviennent les modes de vie occidentaux… j’ai vu des africains invalides mais je n’ai jamais vu d’africains en dépression nerveuse… pas de stress, il y a ‘Point S’… le ‘S’ de cette sagesse qui se contente de vivre au jour le jour en regardant obstinément le ciel qui ne répond jamais.

Venez en Casamance pour soigner vos addictions, pour calmer votre impatience, pour savourer le temps qui s’écoule lentement sous les rayons d’Aton… Papisse, Ibrahim, tant d’autres amis Diolas, vous expliqueront, en souriant, pourquoi ils sont heureux de vivre chez eux malgré les difficultés du quotidien… des petits coups de pouce à droite ou à gauche peuvent évidemment faire avancer les bons projets mais il ne faudrait pas détruire cet équilibre fragile pour leur imposer le modèle du village global dont ils mesurent mal les innombrables inconvénients.

Mon dernier rêve serait de retourner là-bas, de m’endormir un jour en tenant les mains qui me sont encore chères… Est-ce vraiment trop demander après avoir bourlingué cinquante ans dans la pétaudière occidentale ? Je veux encore y croire malgré l’indifférence des hommes et les silences des dieux que je recommence à invoquer secrètement quand le fardeau devient trop lourd…Allah, Mahomet, Jésus, Dieu de Clotilde, Bouddha, Marie, Abraham, Moïse, les Anges, les Prophètes, tous les Saints Martyrs… Rendez-moi ma Casamance et je pourrais finir par essayer de croire en vous…

Cette année à Jérusalem… qu’on en finisse avec le cauchemar de Gotha. (VC 1.1)

Vilain Coco

Un commentaire

  1. Pfffiiiooouuu Je vous souhaite , de tout coeur , de pouvoir rentrer chez vous ! Oublier les cons qui pullulent ici , et jouir de vos dernières forces . Sachez que lire vos articles re donne des forces aussi ici . Je ne suis pas le seul à penser qu’il est effectivement tant de fuir le « bordel » ambiant . Bonne route

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