Steve Jobs

Hier soir, je tombe par hasard sur un film racontant la vie de Steve Jobs sur une chaîne hollandaise… je zappe car je nourris une détestation profonde pour cette société Apple qui n’est, à mes yeux, qu’une cathédrale au milieu d’un cimetière… Vu la misère des programmes de cette soirée, je suis néanmoins revenu sur Steve Jobs qui me rappelle tant de souvenirs contradictoires… le cimetière est infiniment triste mais la cathédrale est si belle.

On n’aime ou on n’aime pas Steve Jobs… je ne l’aime pas… Steve Jobs n’en reste pas moins, avec Bill Gates et quelques autres, un des tout grands acteurs de la révolution micro-informatique du début des années 1980… J’y ai intensément participé durant près de trente ans… revivre toute cette épopée sous le prisme très américain, donc très exagéré, est évidemment passionnant.

Que ce soit en Belgique ou en Europe, pratiquement personne n’avait rien vu venir… je pense que même ceux qui organisaient inconsciemment ce tremblement de terre n’imaginaient pas quelles en seraient les conséquences ultérieures… Avions-nous conscience de changer le monde ? Avions-nous créé la tempête ? N’étions-nous que des coquilles de noix ballotées par une mer démontée ? Allez savoir ce que nous ne savions pas nous-mêmes.

Jo Lernout, l’homme de la reconnaissance vocale, prétendait qu’on lui avait dit que c’était impossible et qu’alors il l’avait fait… Steve Jobs évolue dans ce même registre… il n’y a rien de rationnel dans son parcours… c’est instinctif, émotionnel, dansant, dionysiaque… une image parfaite des bases de l’esprit d’entreprise dans toute sa démesure… Rendre l’impossible possible… changer le monde… au fou.

Au fou… bêle le troupeau qui ne vole au secours que des extra-terrestres victorieux au milieu des innombrables cadavres en décomposition, abandonnés sur les champs de batailles… les combats sont cruels, au corps à corps, à l’arme blanche… c’est la loi de la jungle sans aucun cadeau… il s’agit de tuer ou d’être tué, de manger ou d’être mangé… ce sont des drames shakespeariens, ce ne sont pas des contes sucrés de la Bibliothèque Rose pour petites filles modèles…

Que ceux qui ont en eux cette terrible vocation d’entreprendre le sache… on ne devient pas entrepreneur, on l’est… on n’étudie pas l’esprit d’entreprendre, on le vit… on vous prendra pour un fou, c’est bon signe… Tant mieux si vous l’êtes… il faut être fou pour rêver de changer les gens, de changer le monde… il suffit d’écouter les discours de Steve Jobs, Bill Gates, Michaël Dell, pour constater tous les symptômes de cette folie furieuse, celle qui renverse les montagnes, les murailles, toutes les défenses d’un environnement profondément hostile.

Je me souviens avoir visité mon premier chantier Systemat à Lasne avec mon épouse de l’époque… ‘C’est une folie, tu es fou’… marmonnait-elle pensivement alors que tout était déjà visiblement trop petit… Dix ans plus tard, nous terminions la construction du Technical Center, la cathédrale logistique de Jumet… Madame revisite le chantier… ‘Je pensais déjà que tu étais fou, je suis maintenant sûre que tu es complètement fou’… Ouf, j’étais donc bien fou.

En mars 1997, nous introduisons Systemat en Bourse de Bruxelles avec l’aide d’ING qui me traite aujourd’hui comme un chien après avoir autrefois financé tous mes délires… Tout mon entourage s’opposait à cette introduction en Bourse qui n’était pour eux qu’une folie supplémentaire dans l’esprit dérangé d’un mégalomaniaque dangereux… Ce fut une réussite spectaculaire même si la suite de l’aventure fut moins brillante, permettant quand même de sauver tout ce qui pouvait l’être.

Abandonnés par nos fournisseurs, nos banquiers, nos Judas, notre plus gros actionnaire extérieur, il a fallu mettre en place le dramatique plan de sauvetage pour ne pas rapidement disparaître comme tant d’autres avant nous… Gérer la croissance est une angoisse, gérer un naufrage potentiel en est une bien plus pénible encore.

Steve Jobs, abandonné par ses actionnaires, trahi par ses proches, sera contraint de quitter Apple, le bébé de ses rêves, pour se réfugier, en larmes, dans les bras de son vieux père… il ressuscitera ensuite dans une nouvelle vision délirante… ‘Next’… rachetée quelques années plus tard par Apple pour obtenir que Steve Jobs reprenne sa position de CEO dans une société conduite à l’agonie par les managers voraces qui l’avaient remplacé après son éviction programmée…

Refaire de cette société aux soins intensifs le fleuron qu’elle est redevenue aujourd’hui tenait du miracle… il l’a donc fait après une véritable boucherie pour éliminer tous ceux qui ne partageaient pas sa vision de cette Pomme qui nous prend pour des pommes… Incroyable mais vrai… avec sa propre mort pour ultime récompense…

Le véritable entrepreneur doit apprendre à tuer de sang-froid… c’est tout un art qui ne s’apprend pas à l’Université… les meurtres ne sont pas agréables à perpétrer mais ils sont indispensables à la survie de l’entreprise… je déteste tuer mais je tuerais volontiers mes managers, mon père, ma mère, mes propres enfants, s’ils se mettaient en travers de la route de mes rêves… j’ai d’ailleurs tué plusieurs de mes managers… je ne regrette rien sauf s’ils m’ont imposé leur timing en me privant de pouvoir choisir le meilleur pour l’entreprise.

Il ne faut pas tuer par plaisir, il faut tuer par devoir… En tuant par devoir, sans la moindre hésitation, Steve Jobs a remis Apple sur les voies d’un succès époustouflant… il faut lui rendre cette justice même si je ne l’aime pas… il faut aussi reconnaître qu’au sommet de la pyramide, les amitiés sont rares, fragiles, éphémères… les places sont chères alors que chacun ne rêve que de ce qu’il estime être la sienne… la première… ‘Vae victis’… Malheur aux vaincus.

Après les victoires viennent généralement les défaites… Après Austerlitz, ce fut Waterloo… Après Apple ou Microsoft, il y a déjà Facebook, Google, Twitter, Amazon, Wikipédia, Samsung, Tesla, Ali Baba, LG, Uber, Lenovo, Airbnb… Ils rêvent tous de l’impossible qui deviendrait le possible… ils vont tous changer le monde avant de disparaître, progressivement ou brutalement, au profit de ceux qui rêveront d’un nouvel impossible.

Qui pourrait croire que ces techniques de combat sont enseignées dans nos universités ? Le cours le plus drôle qu’il m’ait été donné de suivre à Louvain s’intitulait… ‘Philosophie Morale des Affaires’… par le chanoine Massaux… Passer cet examen sans lui exploser de rire en pleine figure devrait déjà vous valoir la plus grande distinction.

Je m’étonne d’ailleurs que le fameux ‘Code Lippens’ comme les innombrables manuels de ‘Business Practices’ soigneusement rédigés dans chaque multinationale ne fassent jamais l’objet d’examens plus approfondis… Ces documents rigolos résument à merveille tout ce qui devrait être fait dans une société éthique au lieu de dépenser son temps comme tous ses efforts à faire très exactement le contraire.

On suivra avec intérêt toutes les belles déclarations d’intentions des immenses managers mondiaux réunis ces jours-ci à Davos… cela vaudra son pesant de cacahuètes… l’heure est pourtant grave car il leur faut aujourd’hui exploser un réel seuil de résistance avec cette question fort délicate… ‘Comment accaparer plus de 99 % de la richesse mondiale au profit du minuscule dernier pourcent de riches ?’… Augmenter le nombre de pauvres n’est pas un trop grand problème mais diminuer le nombre de riches est une question plus délicate… ce sera le vrai débat de Davos car…

Mieux vaut un qui en ait beaucoup que deux pas assez. (VC 1.1)

Vilain Coco

Un commentaire

  1. alors là, chapeau….. super bien écrit, bravo…… le dicton final est de ton cher Père……. et quand il ramenait 6 bouteilles de Kronenbourg (bêêêêêke) il déclarait sentencieusement devant nous :
    « pas de bière fine pour les enfants » et toc…….

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