Le caméléon

Le film consacré à la vie de Steve Jobs m’avait offert l’occasion de vous décrire une première approche des qualités d’un véritable entrepreneur… Souvenez-vous… on peut devenir manager mais on ne devient pas entrepreneur… on l’est ou on ne l’est pas… Les études universitaires forment des managers, elles ne formeront jamais des entrepreneurs… les entrepreneurs pourraient aisément se contenter de vingt pour cent des matières enseignées, le reste ne présentant pas le moindre intérêt pour créer une entreprise.

La matière primordiale est certainement la comptabilité… savoir faire la différence entre un actif – passif, un débit – crédit, un profit – perte, comprendre les principes capital – réserves, stocks – immobilisations, clients – fournisseurs – débiteurs douteux, amortissements et cash-flow, caisse et besoins de trésorerie… un entrepreneur qui confierait aveuglément son sort à un vulgaire comptable n’est qu’un candidat au suicide.

Derrière l’indispensable comptabilité, des fondements de droit civil – commercial sont importants comme des rudiments d’économie politique… les grandes théories classiques d’économistes comme Smith, Ricardo, Kondratiev, Keynes… comprendre les lois de l’offre, de la demande, l’élasticité de leurs courbes, les points neutres.

Le reste devrait faire l’objet de votre curiosité naturelle pour tous les sujets qui vous intéressent… l’apprentissage d’un entrepreneur, curieux de tout, est un processus sans fin qu’aucun diplôme ne doit venir sanctionner… il est inutile de bloquer ces matières par cœur, de passer des examens superflus… De toute manière, vous oublierez tout alors qu’il suffit aujourd’hui de consulter Google, Wikipedia, les innombrables blogs sur Internet, pour retrouver tout ce dont vous auriez besoin.

On pourrait aisément réduire toutes les études de moitié au lieu de perdre son temps comme on le fait actuellement… Oublier que le temps est une valeur irremplaçable, que le sentiment d’urgence devrait constamment nous habiter, voilà les raisons majeures, graves, de la paralysie du système dans lequel nous sommes bien obligés d’évoluer…

On perd son temps dans des palabres interminables, des paperasses dont personne ne tient compte, des avalanches de réglementations qui ne sont même pas appliquées… si vous gérez votre entreprise comme les politiciens gèrent leurs états, à vos frais, je vous promets une faillite rapide, également à vos frais d’ailleurs.

En évoquant Steve Jobs, je vous avais parlé de sa capacité de tuer froidement, rapidement, ceux qui se mettaient en travers de sa route… Un entrepreneur doit apprendre à tuer vite, pas pour le plaisir de tuer, juste par devoir de tuer pour l’entreprise… je recommande ce management à l’électrochoc tout en conservant toujours une porte de sortie pour raccommoder les morceaux… on casse, on regarde, on trie, on récupère ce qui devrait l’être… Jamais de temps à perdre, toujours travailler dans l’urgence.

Je me souviens de mes rencontres avec des candidat(e)s complètement déboussolés par la brutalité de mes questions, souvent trop personnelles… ‘Mais Monsieur, cela ne vous regarde pas.’… ‘Vous avez parfaitement raison, Madame ou Monsieur, cela ne me regarde pas… mais vous engager me regarde, donc répondez-moi maintenant’… si le malheureux osait me répondre qu’il allait réfléchir… il signait son arrêt mort… ‘Parfait, mon ami(e), réfléchissez-y donc chez vous, vous me faites perdre mon temps, l’entretien est terminé, les conclusions de vos réflexions ne m’intéressent pas.’

Même remarque pour les palabres interminables concernant les produits, les prix, les salaires, les commissions, les réunions, les congés, les véhicules de société, les syndicats, les stratégies commerciales… Que de temps gagné en expliquant clairement ce que vous avez déjà décidé, ce que vous entendez voir appliquer dans l’urgence… à prendre ou à laisser… inutile de palabrer des heures… il y a tellement mieux à faire… je parle du discours en interne évidemment… dès qu’on sort de l’entreprise, il faut remettre les masques habituels qui conviennent à l’environnement, jouer la comédie qui s’impose alors qu’elle est parfaitement inutile en famille.

L’entrepreneur doit être un caméléon capable de prendre les différentes couleurs nécessaires en fonction des objectifs à atteindre… rouge directif en interne, vert tendre pour se camoufler dans la nature environnante.

Le type qui démarre une nouvelle entreprise doit s’attendre à devoir jouer successivement tous les rôles possibles… une sorte de caméléon… c’est toute la difficulté car il peut être excellent au début comme bonne à tout faire d’abord, ensuite comme premier représentant commercial de son produit, de son service… Mais après, il faudra construire des équipes de collaborateurs, gérer leurs conflits probables, assurer le financement, le fonds de roulement d’activités en croissance, saisir les chances qui vont passer, communiquer perpétuellement tant vers le personnel à motiver que vers la clientèle à séduire.

Il faudrait être excellent… au moins bon… dans chacune de ces différentes fonctions… ce n’est certainement pas évident… heureusement elles se succèdent dans le temps… vous pouvez vous en débarrasser au fur et à mesure en les confiant aux managers que vous aurez choisis… il va de soi qu’en fin de parcours, vous n’êtes plus la bonne à tout faire… vous avez des équipes de commerciaux… les banksters intéressés sont finalement venus épauler votre réussite… je m’étais attribué d’autorité le monopole exclusif de notre communication… ce fut d’ailleurs mon meilleur rôle… j’adore la comédie que je joue infiniment mieux que la tragédie.

Mon ami, Jean Mossoux, de ICHEC-Entreprises, m’avait convaincu dans les années 1990 de participer à des séminaires de jeunes entrepreneurs en puissance… je n’ai compris que bien plus tard toute la pertinence de cette invitation que j’avais d’abord acceptée du bout des lèvres… Je n’ai plus vu Jean depuis des années… je le regrette car je lui dois une fameuse chandelle.

D’abord comprendre l’importance de ce rôle de passeur aux autres, de cet échange avec les autres qui vous apportent autant que ce que vous leur donnez… c’est un extraordinaire gagnant-gagnant qui vous fait prendre conscience de la force de frappe dont vous disposez alors que vous ne l’exploitez pas suffisamment… Il fallait vivre ces réunions dans notre grand auditorium de Jumet, dans la salle des fêtes du Collège Saint-Michel pour se rendre compte de l’impact des messages que vous pouviez transmettre…

En venant me sortir de mon confortable bureau présidentiel pour me forcer à aller passer ces messages d’expériences entrepreneuriales, Jean Mossoux a modifié le cours de ma carrière… Ma nomination, puis mon élection comme Manager de l’Année en décembre 1996 sont la conséquence directe de cette rencontre avec Jean Mossoux… il avait raison… il fallait plus et mieux communiquer vers l’extérieur pour accélérer la croissance de ma propre entreprise, l’introduire en bourse de Bruxelles, démultiplier encore la vitesse du développement avant de connaître des années plus difficiles.

Peu importe finalement les hauts et les bas… c’est cette aventure globalement passionnante qui valait la peine d’être vécue avec ces armées de jeunes qui ont partagé la même vision, ses bonheurs, ses inquiétudes, ses réussites, ses échecs… il fallait voir les somptueuses fêtes du personnel chez Systemat pour mesurer l’enthousiasme fantastique, fanatique, qui nous animait tous… Ne me reste aujourd’hui que les nombreuses vidéos de tous ces grands événements… je les regarde souvent en pensant à eux avec beaucoup de nostalgie… oui, c’est vrai, c’était mieux avant.

Le produit, les hommes, l’image, la commercialisation, le financement, la communication, les clés de l’esprit d’entreprise. (VC 1.1)

Vilain Coco

Un commentaire

  1. Parfaitement décrit, cher Jean- Claude . J’ai aussi été partiellement pris dans une entreprise commerciale, comme entrepreneur à la suite de mon père, tu le sais bien, certes avec moins d’ambition que toi et une réussite plus modeste, car ma vocation, ma formation; ma nature étaient autres, Mais j’ai du aussi me confronter à tout ce que tu décris si bien. en ces lignes.T ta stratégie était la bonne : y aller, et que l’intendance suive ! Et le managers ne sont que des commis de haut rang qui se persuadent d’avoir inventé la poudre.
    Bravo et un de ces jours.

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