Le Mythe de Sisyphe

Une amie proche me raconte sa visite à un ex-ami commun, fort proche…‘Comment va ton cher Vilain Coco ?’ interroge, sarcastique, l’ex-ami proche… ‘Très bien, en pleine forme.’ répond mon amie proche… ‘Bizarre, alors que tout le monde l’a abandonné.’… lance fielleusement l’ex-ami proche… ‘Exact, il a perdu tous ses nombreux faux amis mais il en a gagné des dizaines d’autres, tu ferais d’ailleurs bien de t’en inspirer.’

Superbe conversation qui correspond parfaitement à la réalité vécue par Vilain Coco ces deux dernières années au Royaume de Gotha… Même mon fils cadet comme mon petit-fils m’ont informé, par écrit, que j’avais complètement raté ma vie, que j’étais abandonné de tous, qu’il ne me restait plus qu’à mourir seul comme un chien dans un cul de basse-fosse.

Le plus drôle est que cette bande de cons en est intimement persuadée alors que ma vie n’a jamais été aussi lessivée de toutes leurs hypocrisies dans un environnement reconstruit qui n’a jamais été aussi agréable… Je leur souhaite d’ailleurs tous de rater leurs vies comme j’aurais raté la mienne, de mourir tous ensemble s’ils imaginaient stupidement que la mort n’était pas un exercice solitaire…

Au-delà de tous les réels emmerdements que ces imbéciles m’ont imposés, j’ai tellement progressé humainement que je me sens presque obligé de les remercier de m’avoir finalement ouvert les yeux… je mourrai évidemment seul, comme il se doit, mais avec le sentiment du devoir accompli, éternel vivant dans la mémoire de ceux qui m’aimaient pour ce que je suis, tous les masques bourgeois ayant été déposés au vestiaire du grand théâtre de la tragi-comédie humaine.

Il me suffit de regarder mon mur Facebook, mon Blog sur Internet, les ventes de mon livre… Systemafric 2.0… pour mesurer l’audience grandissante qui devient la mienne depuis que j’ai décidé de transmettre une pensée intergalactique à des amis, réels ou virtuels, qui me pressent de ne pas arrêter pour s’en régaler encore et encore.

Alors que je n’étais hier qu’un entrepreneur à succès dans un environnement de cette parfaite hypocrisie que je mesurais mal, je jette volontiers aujourd’hui aux orties ces oripeaux de lumière, de frimeur, pour revêtir la tenue naturelle, naturiste, des dionysiaques érotiques qui vont joyeusement, dansant, chantant et buvant, vers leurs dernières demeures.

Des centaines d’amis accompagneront ma dépouille vers le vieux baobab sacré de Boucotte autour duquel ils organiseront de nouvelles libations gaillardes, de robustes banquets gastronomiques revigorants, des concerts de musique des anges, des accouplements érotiques sur le sable de la baie pour que la vie, l’éternel retour du même, soit perpétuée, célébrée, améliorée, comme je l’avais souhaité en tentant maladroitement d’en indiquer le chemin cabossé.

Hugues et Dominique ont raison… l’heure n’est pas au repos… plutôt à l’extrême urgence de passer, de propager, de léguer, sans grandes illusions, les fruits d’une expérience qui fut riche d’événements contradictoires tant il est démontré qu’un bilan ne peut se contenter de son seul actif, tenter d’ignorer son lourd passif.

Aton, sarcastique, me le rappelle souvent durant mes trois glossolalies quotidiennes… ‘Qui es-tu petit homme prétentieux, poussière d’humain, trop humain ?’

Je dois absolument relire Albert Camus, ce géant de la pensée française… ‘Le Mythe de Sisyphe’… cette superbe philosophie de l’absurde… il faut apprendre à vivre cette absurdité, se passionner pour elle, se révolter contre elle, même si cela n’a aucun sens… ‘Il faut imaginer Sisyphe heureux’ assène Camus… proprement fabuleux.

Si la vie est absurde, si les dieux sont plus absurdes encore, quelle est alors notre motivation de vivre au lieu d’en finir ? Précisément notre révolte contre ce monde muet, silencieux, indifférent à la souffrance des autres… contre ces dieux qui ne donnent aucune réponse sérieuse aux prières des hommes…

La nature a horreur du vide, il faut donc le remplir mais comment ?… c’est Jacques Brel qui nous donné la seule réponse qui vaille… ‘Il faut avoir mal aux autres’… parfaite liaison vers l’essence même de l’esprit d’entreprise qui n’est généralement au départ que celui d’un égoïsme forcené… heureusement on évolue dans la vie, on peut même s’améliorer, se purifier, se transfigurer…

Charité bien ordonnée commence par soi-même… c’est le premier credo de l’entrepreneur débutant qui va seul au combat avec la haine de l’ennemi qu’il doit apprendre à tuer… pour décupler sa force de frappe, il choisira ensuite ses maréchaux emplumés, sachant parfaitement qu’ils ne volent qu’au secours de la victoire… Qu’importe pourvu qu’ils fonctionnent… on les tuera quand l’heure des choix sera venue, quand l’ami d’hier deviendra le traître demain.

Quand le butin aura grandi, quand la canonnade se sera tue, quand le silence du soir aura jeté son manteau de velours sur la plaine jonchée de cadavres, vient alors l’heure d’écrire l’histoire… il vaut mieux l’écrire soi-même pour éviter les dérapages… Les bulletins de la Grande Armée, le Mémorial de Sainte-Hélène, restent les traces indélébiles du géant immortel qui ignorait le ‘Walk of Fame’, le ‘Chinese Theater’, le Hollywood Boulevard de Los Angeles… Sunset Boulevard, le Boulevard du Crépuscule, décoré des empreintes des pieds et des mains des frimeurs.

Mais au-delà de l’histoire, quand vient trop vite ce crépuscule des dieux, il est temps de polir, de repolir l’image… de cesser d’avoir trop mal à soi, de commencer à avoir trop mal aux autres… Inconsciemment, j’ai toujours pratiqué ce comportement, sans le savoir, un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose… j’ai mis trop longtemps à comprendre mais j’ai finalement compris… Comme la révélation de l’avorton de Dieu, Paul de Tarse, frappé de visions hystériques sur le chemin de Damas.

Je ne regrette pourtant rien car pour avoir mal aux autres, il vaut mieux commencer par ne plus avoir mal à soi-même… Michel Colucci, dit Coluche, avait fait une carrière superbe avant de lancer les ‘Restos du Coeur’… Qui a raison ? Coluche, l’Abbé Pierre, Soeur Emmanuelle, Mère Teresa ? Personne n’a ni raison, ni tort… ce ne sont que des parcours choisis de vies absurdes avec ce beau dénominateur commun d’avoir toujours eu mal aux autres… ils peuvent dormir en paix…

Ils se sont révoltés, ils se sont battus, pour donner une réponse immédiate à ceux qui les appelaient à l’aide dans la détresse, pour implorer cette réponse miraculeuse qui se fait si rare pour ne pas écrire jamais… l’indifférence du monde à la souffrance des autres, voilà le véritable crime contre l’humanité alors qu’il serait si simple d’y remédier… cette indifférence est juste intolérable.

Camus, qui en souffrait mille morts, meurt accidentellement à 46 ans… une bibliothèque d’écrits potentiels qui s’éteint en nous privant de la lire jamais… Coluche, écorché vif, meurt à 42 ans… pourquoi faut-il que les meilleurs géants d’entre nous s’en aillent aussi jeunes ? Une absurdité de plus de cette tragique condition humaine qu’il nous faut vivre dans la révolte de l’action, l’action qui donne une illusion de sens à ce qui n’en aurait guère autrement.

‘Alors naît la joie étrange qui aide à vivre et à mourir.’ (Albert Camus 1.1)

Vilain Coco

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