L’indifférence des lâches

Mardi soir, sur ARTE, deuxième partie des entretiens de Claude Lanzman avec les ‘Quatre Soeurs’, rescapées des camps de concentration nazis… Inimaginable… tellement inimaginable qu’elles hésitent encore à en parler avec des silences qui en disent long sur ce qu’elles ont vécu… la plupart des rescapés se sont d’ailleurs murés dans ce silence qui les protégeait de l’incompréhension de leurs auditeurs… Ils auraient volontiers tuer le messager pour ne plus entendre de telles horreurs.

Le comportement des nazis était évidemment inqualifiable mais comment oser dire que le comportement des juifs collaborateurs, des polonais antisémites, fut parfois pire encore… Lorsque le concierge polonais, hier encore souriant, débarque dans un appartement juif de son immeuble pour les dépouiller, les signaler, les envoyer au ghetto, récupérer l’appartement vide pour de vrais polonais de souche… Comment expliquer alors ce ressenti de profonde injustice, d’abandon, de déshumanisation, en se retrouvant du jour au lendemain à l’état d’animal traqué.

Terrible constat du changement potentiel des hommes et des femmes qui choisissent soudainement de faire fonctionner la machine infernale au profit des bourreaux… les victimes ne pouvaient pas y croire… l’Europe allait intervenir… les Etats-Unis allaient intervenir… Pie XII allait intervenir… les dieux allaient intervenir… Tout le monde savait parfaitement ce qui se passait alors qu’ils feignent aujourd’hui l’ignorance, ultime excuse de leurs lâchetés.

Que dire de ces immondes… ‘Judenrats’… imaginés en 1939 par le SS Reynard Heidrich pour gérer le ghetto de Varsovie, copié ensuite à Lodz, puis dans tous les ghettos nazis… de sombres crapules juives, se prenant très au sérieux, pour organiser les déportations massives de leurs frères vers les chambres à gaz de Chelmno, puis d’Auschwitz… la police juive aidait la SS… la SchutzStaffel… à débusquer les juifs récalcitrants.

L’autre excuse invoquée par tous ces lâches n’était que celle de collaborer… en traînant les pieds… pour ralentir le projet d’extermination dont ils ne pouvaient rien ignorer, d’échapper eux-mêmes à cette déportation, de s’assurer très provisoirement du mirage d’un meilleur sort personnel… Les nazis les ont finalement pratiquement tous assassinés pour se débarrasser de témoins gênants… ce ne fut peut-être que le moins grave de leurs innombrables crimes contre l’humanité.

Comparaison n’est pas raison… d’accord… mais que penser de ces grands banquiers belges qui sont venus proposer… ‘La Doctrine Galopin’… aux ministres belges qui fermaient leurs valises pour déguerpir à Londres, échapper aux Boches… ‘Nous vous confions le pays’… entonnèrent en choeur Paul-Henri Spaak et Camille Gutt, les héros pressés de fuir vers leurs abris sécurisés.

Comprenons-nous bien… Alexandre Galopin ne proposait nullement de collaborer… il ne s’agissait que de conserver intact notre outil industriel, maintenir nos exportations, sauvegarder l’emploi, éviter les déportations massives, obtenir, en échange de notre docilité, les précieuses denrées alimentaires pour une population affamée…

Dans un tel contexte, confier les clés de la bagnole accidentée à ses trois principaux banquiers, Générale – BBL – KBC, relevait donc de la saine gestion de nos actifs tout en assurant à nos excellents banquiers les profits faciles d’une collaboration qui ne dit pas son nom… Alexandre Galopin fut assassiné en 1944 par les SS flamands de Jan Verbelen avec l’approbation de Himmler… Jan Verbelen, criminel de guerre, est mort calmement dans son lit en 1990 après avoir servi tous les régimes qui le protégèrent activement.

Toutes ces lâchetés foisonnent dans l’histoire de l’après-guerre… elles s’édulcorent lentement, avec le temps de l’oubli, dans les marécages de la pensée bourgeoise qui se drape dans une virginité toujours renouvelée sous prétexte de politique du moindre mal… Pie XII au Vatican est un autre exemple frappant de lâcheté diplomatique, avec son silence coupable lors de la déportation des juifs de Rome, avec ses filières d’exfiltration de criminels de guerre vers l’Amérique Latine très catholique.

Les industriels américains n’ont guère fait mieux quand Ford fournissait des camions aux divisions du Führer… la société IBM dirigée par Thomas Watson, juif, fournissait les camps de la mort en machines mécanographiques via sa filiale allemande Hollerith… Les cartes perforées 80 colonnes venaient directement des Etats-Unis malgré l’embargo très virtuel décrété par Franklin Roosevelt.

Qui se souvient encore aujourd’hui de la course contre la montre des Russes comme des Américains pour récupérer les meilleurs ingénieurs allemands de Peenemünde… le centre de recherches aérospatiales du Reich où se concevaient les fusées V2 dans le plus grand secret… Sans ces ingénieurs allemands, sans Wernher Von Braun, nazi convaincu jusqu’à sa mort, les Américains n’auraient jamais marché sur la lune, les Russes n’auraient jamais envoyé Youri Gagarine dans l’espace à bord de son Spoutnik… Un bien pour un mal ?

Oserions nous dire que les expériences criminelles du bon docteur Josef Mengele, l’ange de la mort, ont été utilisées pour faire progresser la médecine moderne… est-ce trahir un secret d’état ? Ce type exerçait une fascination diabolique sur ses victimes alors qu’il étudiait le temps qu’un bébé mettrait à mourir de faim dans les bras de sa maman, interdite d’allaitement… que faire ? Devenir fou, se suicider, tenter de survivre ?

Une jeune femme, dans le ghetto de Lodz, tente de cacher sa fille de 8 ans entre elle et son amie, une des… ‘Quatre Sœurs’… interrogées par Claude Lanzman… le SS lui ordonne de livrer sa fille qui doit être immédiatement déportée… la femme refuse… le SS indifférent lui tire de sang-froid une balle dans la nuque avant d’emporter la gamine en larmes vers son destin final.

Les pendaisons régulières, avec obligation d’y assister même à la fenêtre des bureaux… les gibets dressés au centre des ghettos pour que les pendus balancent au vent mauvais sous les yeux effarés des survivants, les bourreaux ‘juifs’ qui exécutaient ces basses œuvres pour échapper eux-mêmes à une mort certaine… politique du moindre mal ?

Il y a des limites au supportable dans l’horreur mais nous continuons pourtant à les dépasser toutes avec une obstination qui dépasse l’imagination… les grandes lâchetés sont toujours plus nombreuses alors que nos petites lâchetés deviennent simplement le mode de fonctionnement de nos vies quotidiennes… elles me font vomir… mais elles ne font pas vomir grand monde.

J’exècre cette bourgeoisie dont je suis pourtant un pur produit… je l’exècre parce qu’elle est d’une lâcheté sans pareille… capable de toutes leurs petites ignominies inimaginables… toutes leurs hypocrisies silencieuses… toutes leurs petites crasses cachées sous les tapis… le sourire aux lèvres, le couteau dans le dos… ‘Tu quoque mi fili.’

Je sais qu’ils me le feront payer cher alors qu’il me semblait l’avoir déjà payé trop cher… c’était fort mal les connaître… ils sont capables de tout, de pire encore… surtout quand leurs minuscules petits intérêts médiocres sont menacés par la vérité… les courtisans obséquieux sont légions derrière ces Princes Florentins-Byzantins à qui Machiavel jugeait utile d’enseigner… ‘La Virtu’… obtenue par la terreur… les dignes héritiers des nazis.

Aton, pardonne-leur, ils ne savent plus ce qu’ils font. (VC 1.1)

Vilain Coco

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