Le coq doit chanter trois fois

Les leçons de vie sont importantes pour construire une personnalité… en faire profiter les autres n’est pourtant qu’une utopie individuelle tant il est pratiquement certain que l’expérience des autres n’a jamais servi à personne… c’est regrettable mais c’est la règle du jeu…

Pour combattre cette calamité… je m’oblige à écrire, à écrire encore… imaginant naïvement que cela pourrait servir à quelque chose… Laisser une trace de notre passage sur cette terre de misère doit certainement être une obsession égotique qui est aussi la mienne à l’heure du bilan final.

Après avoir vécu tant de vies, tant d’expériences contradictoires, je pense pouvoir affirmer que les meilleures leçons de vie sont celles des moments les plus difficiles… On se souvient mieux de ce qui nous fait mal que de ce qui nous fait du bien… les douches froides sont toniques alors que les douches chaudes nous ramollochent… N’en déduisez pas que je me douche à l’eau froide mais uniquement que je les ai souvent subies quand elles m’ont été imposées sur les chemins de vie.

Quand mon esprit vagabonde dans mes souvenirs, j’adore ces moments privilégiés qui sont autant de déclics, des curseurs de vie, qui nourrissent mes décisions futures… Revisitons-les ensemble ?

En 1963, je quittais l’Université de Louvain l’Ancienne avec, en poche, un diplôme de Licencié en Sciences Commerciales et Financières… Il ne m’a jamais servi à grand-chose mais j’en étais assez fier… Après un service militaire de 18 mois comme candidat officier de réserve, affecté comme sous-lieutenant au 41ème Ordonnance à Laeken, j’ai ensuite trop rapidement cherché le produit qui me permettrait de lancer ma propre entreprise… une volonté profondément ancrée dans mon ADN.

C’était une erreur… je n’étais pas suffisamment armé pour cet exercice solitaire… il faut d’abord apprendre aux frais des autres… l’Université est tout à fait insuffisante pour prétendre former des entrepreneurs… Elle est juste bonne à déverser chaque année des flots de petits managers arrogants dans un marché qui doit assurer leurs carrières de cadres moyens ou supérieurs…

N’ayant aucune vocation à aller m’aplatir chez les autres, je mesurais pourtant bien les lacunes qui étaient les miennes pour réussir mes rêves d’indépendance… mes premiers projets n’ont pas été des réussites… je les ai donc rapidement abandonnés pour décider de compléter ma formation dans la société INESCO, une société du groupe De Launoit, chapeautée par ses deux holdings-phares, Cofinindus-Brufina.

Mon boss de l’époque, Kenneth Ross, était un juif anglais qui dirigeait cette INESCO, les importateurs belges de panneaux en fibres de bois de la ‘Masonite Corporation’… Il avait épousé la fille du Rédac-Chef de l’époque au journal ‘Le Soir’… cette femme brillante était la collaboratrice directe du vieux Comte Gothique, Paul De Launoit, le Albert Frère de cette époque.

Quelle chance pour un jeune universitaire de pouvoir bénéficier d’un tel environnement… je repense souvent à Kenneth Ross, un personnage haut en couleurs qui m’a tant appris durant les quelques années passées à ses côtés… l’homme était difficile, souvent imbuvable, malin comme un singe, commerçant redoutable… il avait toutes les qualités, tous les défauts de sa race… il m’aimait bien alors que mes sentiments à son égard étaient mélangés…

A l’entendre, il fallait souvent voyager, améliorer mon anglais scolaire, apprendre à écrire une lettre, respecter scrupuleusement les formules de politesse, répondre le jour même à chaque courrier reçu, garder une distance sécuritaire d’avec ses collaborateurs, lire tout le courrier chaque matin, signer les réponses chaque soir même, mégoter les salaires, les titres des fonctions, les bureaux individuels… ces hochets des managers prétentieux.

Les juifs, dont je m’honore d’être un métis ‘Mischling’, pratiquent dans les affaires des méthodes qui s’apparentent souvent à celles qui leur ont été imposées durant cette ignoble Shoah devenue la base même de leur reconstruction d’une identité raciale-religieuse-nationale.

La plus belle leçon de vie reçue de Kenneth Ross reste pourtant mon vécu de sa règle…’Le coq doit chanter trois fois’… une allusion à peine voilée aux trois reniements de Saint-Pierre avant que le coq ne chante… une vision annoncée par Yésousse à Saint-Pierre devant les disciples lors de la Dernière Cène… Jésus avait un pouvoir divin de voyance que je partage avec lui quand je consulte ma boule de cristal, mes pendules Tournesol, mes cartes de tarot.

‘Je te le dis, en vérité, avant que le coq ne chante, tu m’auras renié trois fois’… Pauvre Saint-Pierre, déshabillé, fessé publiquement, qui ignorait encore la leçon hébraïque de Kenneth Ross… je vous la narre brièvement…

‘Coco, nous déjeunons ce midi dans un des meilleurs restaurants de Bruxelles avec notre plus gros client de Lille, Monsieur Dubois Derely… Vous prendrez un bouillon en entrée, un morceau de viande ou de poisson en plat, pas de dessert… c’est trop cher… vous vous taisez, je suis à la manœuvre, vous prenez des notes… compris Coco ?’… ‘Oui, Monsieur Ross, j’ai bien compris.’

Nous sommes à table à l’étage de chez Bernard, maison de bouche tristement disparue à la Porte de Namur… ‘Voyons, Monsieur Dubois, vous prendrez bien un peu de caviar ? Ou quelques huîtres meunières ? Du Homard ? Je vous recommande la sole tsarine, une sole pochée, fourrée au caviar… un délice…’

Dubois Derely et Kenneth Ross se gavent de victuailles précieuses pendant que je bois mon bouillon maigre avant d’attaquer un méchant filet pur béarnaise… ‘Bien, parlons sérieusement, Monsieur Dubois… êtes-vous content des services du jeune Coco ?’… ‘A dire vrai, Monsieur Ross, pas du tout… il me promet beaucoup de choses mais il ne tient jamais parole.’

En fait le client me demandait des échantillons que je n’avais pas, des documentations dont nous ne disposions pas, une note de crédit sur une livraison incomplète que Kenneth Ross me refusait de lui établir.

‘Vous entendez Coco… prenez note… envoyer d’urgence des échantillons, des documentations, à Monsieur Dubois… établissez cette note de crédit, bon sang… vous dormez, Coco.’… Je n’en revenais pas, mon Boss se fiche de moi… il est au courant de tout alors qu’il prend ses airs les plus étonnés… je sais aussi que ces échantillons comme ces documentations n’existent pas mais j’ai promis de me taire… il est à la manœuvre.

On quitte Dubois-Derely… je remonte dans la grosse américaine avec mon cher patron qui m’a humilié publiquement… ‘Merci, Monsieur Ross… vous lui avez tout accordé… je fais quoi maintenant ?’… ‘Vous n’avez rien compris, Coco, vous ne faites strictement rien… vous attendez que Dubois-Derely vous le redemande trois fois avant de vous exécuter… normalement il oubliera deux revendications sur trois… Vous comprenez les affaires, jeune-homme ?’

Estomaqué, je n’en crois pas mes oreilles avant de vérifier, bien plus tard, que Kenneth Ross avait parfaitement raison… Vos promesses n’engagent que les zouaves qui veulent s’en contenter… Ne faites rien qu’on ne vous ait demandé au moins trois fois…

Au premier rappel, reconnaissez que vous aviez complètement oublié… Au deuxième, vous alliez justement le faire… Au troisième, vous le faites immédiatement… Agissant ainsi vous vous éviterez 80 % des emmerdements pour ne régler que les 20 % restants… cela frise le génie…

En vérité, je vous le dis, le coq doit chanter trois fois avant de vous exécuter. (VC 1.1)

Vilain Coco

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