L’ours défie le taureau

La semaine qui vient de s’achever est qualifiée par les professionnels financiers de ‘simple correction’… pas question de parler d’un krach qui sèmerait la panique chez les épargnants amputés d’une partie de leurs économies… pour qu’il y ait de rares gagnants, il faut consoler la multitude des perdants qui doivent impérativement conserver leur sang-froid, ne pas céder à la panique.

Il est donc l’heure pour les états-majors de rédiger des notes techniques qui démontrent la qualité indiscutable des remarquables stratégies mises en œuvre pour faire fructifier les pécules de leurs innombrables clients… je voudrais être une souris pour assister aux réunions de direction au 46ème étage d’un skyscraper anonyme qui défie le ciel de Manhattan.

J’en ai rêvé cette nuit… je me glissais dans un luxueux univers lambrissé, capitonné, insonorisé, avec vue panoramique sur la baie de l’Hudson, sur la statue de la Liberté qui éclaire le monde… un cadeau de la France pour célébrer le centenaire de l’indépendance de nos grands frères américains… Ils se firent pourtant tirer l’oreille pour financer le socle massif de cette sculpture qu’ils n’avaient pas demandée… que d’ingratitude.

Caché sous la table de réunion, j’entendais les rotations incessantes des hélicoptères débarquant les sommités, depuis leurs vastes demeures de Long Island, sur la DZ venteuse du gratte-ciel avant de descendre rejoindre les premiers arrivants… c’est dans cette même salle de réunion qu’avait été fêtée en novembre 2008 l’injection de 421 milliards USD dans le système bancaire américain… Une bonne affaire car on en avait provisionné 700 de ces milliards de dollars

Henry Paulson, initiateur du plan du même nom, avait quitté la présidence de… ‘The Firm’… pour devenir, de 2006 à 2009, le Secrétaire du Trésor dans l’administration de Georges.W. Bush… le ‘Plan Paulson’ était en soi une gigantesque escroquerie au détriment des contribuables américains, conçu au seul profit des banquiers yankees à l’exception du pauvre Lehman Brothers, le concurrent dont Henry Paulson a préféré se débarrasser…

Il fallait faire un exemple… bel exemple, en vérité… on connaît la suite de l’exemple… crise des ‘subprimes’, ces actifs toxiques immobiliers titrisés qui déclencheront un cataclysme financier, un tremblement de terre à travers la galaxie mondiale de la finance.

Lorsque les huissiers en habits introduisirent le nouveau CEO, Lloyd Blankfein, le Prince de l’économie casino… l’homme qui fait le travail de Dieu… un silence religieux se fit dans la salle…

Enjoué, le vieux dur à cuire, lança à la cantonnade… ‘Messieurs, nous attendons Harvey Schwartz et Martin Chavez pour nous faire leur rapport d’activités de ces deux dernières semaines… je crois déjà pouvoir vous dire que la fête peut commencer.’

Tonnerre d’applaudissements parmi les initiés qui ont parfaitement compris la prochaine pluie d’or qui va dégouliner sur leurs têtes… la capitalisation boursière mondiale vient de perdre plus de 6.000 milliards de dollars avec un taux moyen de baisse d’environ 10 % pour le SP500… ce taux moyen cache la centaine de grosses entreprises qui ont perdu plus de 20 % en quinze jours.

Bref, cette alerte n’est nullement un krach mais une simple correction nécessaire pour calmer la surchauffe des marchés alors que les taux d’intérêt remontent, que l’inflation menace, que les salaires en augmentation inquiètent, que le chômage diminue… bref, tout va bien mais rien ne va plus… les perspectives sont-elles celles d’un ‘Bearish Market’ ou resterons-nous ‘Bullish’ ?

Vaste débat que les experts n’ont pas encore tranché, se réservant de le trancher à posteriori, le bon moment pour émettre les commentaires les plus justes… la question est délicate, cher ami… les analyses fondamentales sont en cours… la prudence est évidemment de rigueur… la diversification s’impose… les perspectives macro-économiques, moyen terme, restent bonnes… le sixième cycle long, Konfratieff, est en phase de croissance… il n’y a certainement pas lieu de s’affoler.

Esther Michu à Paris, David Kirtzbaum à Deauville, se grattent le crâne après leurs conversations téléphoniques, rigoureusement incompréhensibles, avec leurs gestionnaires de fortunes chez BNP-Paribas ou Dreyfus-Brodsky… Comment se construire une opinion valable ? Comment s’y retrouver dans cet imbroglio d’arguments contradictoires ? Tous ces gueux hésitent à se définir en ours ou en taureau… l’ours – bearish tue de haut en bas pour indiquer la direction de la baisse… le taureau – bullish tue tête baissée, encornant le torero du bas vers le haut, donc à la hausse.

Martin Chavez est finalement arrivé très en retard à la réunion… Après avoir murmuré quelques mots à l’oreille de Lloyd Blankfein dont le sourire carnassier s’élargissait à vue d’oeil tandis que la confidence se prolongeait… ‘Thanks Martin… good job, guy… you’re the best’… lâcha Blankfein.

‘Messieurs, j’apprends que les dernières positions de ‘La Firme’ sont excellentes depuis une quinzaine de jours… nos clients semblent encaisser cette baisse significative avec toute la philosophie qui s’impose… ils ont parfaitement assumé leur rôle d’amortisseurs de chocs vu la dispersion de leurs risques dans des stratégies d’observation à long terme…

En ce qui nous concerne, nos analystes avaient évidemment prévu cette correction inévitable… nos salles de marché travaillent jour et nuit pour profiter au maximum de cette fenêtre d’ opportunité… d’après notre ami Chavez, nous pourrions encaisser une part significative de ces pertes dans le marché qui deviennent nos gains de banquiers…

Voilà qui tombe à pic pour majorer sensiblement le dividende 2018 de nos actionnaires, les bonus de notre remarquable Comité Exécutif… Nos traders les plus performants doivent aussi en profiter… Avec vos accords, nous consoliderons les réserves techniques, les fonds propres, tout en améliorant les ratios de liquidité de notre firme centenaire.’

Le champagne Roederer millésimé coulait à flots… dentelles de fines bulles dans de jolies flûtes en cristal Val-Saint-Lambert… les serveurs en habits s’activent pour présenter les… ‘Appetizers’… sur des plateaux en argent massif… les variétés de caviars iraniens sont servies sur toasts tièdes, à la petite cuillère de nacre blanc… Sevruga, Osciètre, Beluga… depuis quand y aurait-il du mal à se faire du bien ?

Des groupes de discussions animées se sont formés… Sous la table, je ne vois que les chaussures de Lloyd Blankstein en discussion avec Mario Draghi, Georges Soros, Henry Paulson… j’entends sa voix rauque, son accent caractéristique du Bronx…

‘Quelques milliards de profit supplémentaire nous viendraient bien à point… Nos sept milliards de bénéfices 2016 deviennent une aumône dans un marché aussi volatile… Les nouvelles ne sont évidemment pas bonnes pour nos clients immobiles dans la tempête qui fait rage, paralysés par manque de puissance-moteurs pour s’abriter au port…

Ils doivent mettre en panne, immobiliser l’esquif, subir la bastonnade en attendant l’éclaircie… exclu d’acheter dans cette spirale baissière… fou de vendre, en panique, leurs bonnes valeurs à des cours aussi dépréciés… nos prévisions, notre expertise, notre mobilité, notre rapidité de réaction, sont les armes gagnantes des seuls professionnels au gouvernail dans de telles bourrasques.’

Ils se sont enfin éloignés en fumant leurs gros havanes odorants… j’en savais assez pour filer à l’anglaise, prenant l’air distrait du type qui veut se faire passer pour un oiseau dans cette succession de salons cossus, richement décorés… vite l’animation anonyme de la rue… vite de l’air frais à pleins poumons pour me purifier de toutes ces puanteurs.

La faiblesse du client fait la force du banquier. (VC 1.1)

Vilain Coco

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