Get to the point

Quelques nouvelles de ma santé florissante pour la plus grande tristesse de mes héritiers dont les prières quotidiennes ne sont pas assez vite exaucées… Figurez-vous que, depuis la mi-janvier, je carbure à l’eau gazeuse avec une nette préférence pour la ‘Bru’, le ‘Perrier’, parfois de la ‘San Pellegrino’… Je deviens un véritable expert en dégustation d’eaux pétillantes.

Plus de bières… disparition d’un début de bide… plus de vins fins… triste privation du meilleur des liquides… les alcools durs ne me manquent plus, les ayant abandonnés depuis presque quarante ans… Alors, pourquoi cette décision surprenante ?

Mi-janvier, je me suis tapé une crise pancréatique qui m’a contraint à passer une bonne partie de la nuit prostré aux pieds de ma toilette transformée en vomitorium romain de bile douloureuse… Aux grands maux, les grands remèdes, il était temps de nettoyer d’anciennes tuyauteries du siècle dernier, visiblement endommagées par l’âge, par les abus de bonnes vinasses.

Le Royal Léopold Club m’en avait d’ailleurs prévenu en janvier, juste avant ma récente expulsion par leurs soins attentifs… Quand un club aussi mythique, notoirement antialcoolique, vous fait part de sa profonde réprobation concernant vos comportements déviants, vous seriez fou de ne pas en tenir compte… D’après tous ces ‘Kloufs’ du RLC, on ne peut pas avoir raison contre tout le monde… je pense exactement le contraire mais je suis fort seul.

ma décision fut donc prise… plus une goutte d’alcool jusqu’à nouvel ordre sauf à tremper légèrement mes lèvres dans un des cinq grands crûs classés des bords de la Gironde… comme ces nectars sont aussi rares qu’affreusement coûteux, je ne risque pas de replonger dans l’alcoolisme mondain… l’eau ferrugineuse, oui… l’alcool, non.

Quels sont les effets positifs de cette abstinence que je recommande ? Jusqu’ici j’étais victime de fulgurances géniales qui s’entrechoquaient dans mon cerveau opéré… je vis aujourd’hui dans une luminosité extrême, une clairvoyance totale, sans collisions inutiles… Toute la différence entre les chocs répétés d’une conduite brutale et le confort d’une agréable conduite en souplesse.

Les activités de la journée s’organisent aisément dans une succession mieux ordonnée… je pense mieux, j’oublie moins… j’écris plus vite, plus facilement… ma nervosité naturelle fait place à un calme encore relatif, avouons-le… je dors comme une bûche, profondément, plus longtemps… j’ai perdu deux ou trois kilos mais il stagne de nouveau depuis une huitaine de jours.

Bref, je me sens infiniment mieux avec une capacité, non pas retrouvée mais aiguisée en lame de rasoir de ce que je décris comme le… ‘Get to the Point’… ce cœur de cible qui échappe la plupart du temps à l’immense majorité des cons qu’il faut côtoyer à longueur de journées…

Quelle barbe que de devoir écouter ces longues palabres inintéressantes, ces argumentations à côté de la plaque, ce luxe de détails qui n’ajoutent rien à la cause alors que l’idée principale n’est finalement pas exprimée, qu’elle finit pas se dissoudre dans un imbroglio, un melting-pot, où elle finit par disparaître définitivement.

Je me souviens de Francis Mer devenu le grand patron de Cockerill-Sambre après Jean Gandois… deux esprits fulgurants qui ne supportaient plus les rataciotages de leurs collaborateurs… Francis Mer faisait des signes de la main à l’orateur pour lui faire comprendre qu’il fallait aller plus vite à l’essentiel… il ajoutait régulièrement des… ‘Ok, Ok’… avant de mettre un point final à des présentations pire qu’emmerdantes.

Comme Administrateur-Indépendant de Cockerill-Sambre, ne connaissant strictement rien au secteur de la sidérurgie, je me contentais de brèves questions auxquelles Francis Mer se faisait un plaisir de me répondre à la vitesse de l’éclair avec un clarté concise renversante.

Jean Gandois était complètement différent, quoique tout aussi directif, sachant parfaitement expliquer la situation qu’il quittait tout en laissant à son successeur quelques lignes fortes qu’il estimait devoir être les prévisions du futur groupe… Cette passation de pouvoir se déroulait à l‘Université de Liège, au Sart-Tilman, après un agréable déjeuner en bords de Meuse.

J’étais rentré en avion de Courchevel via Lyon pour assister à cette cérémonie… j’avais abandonné ma grosse limousine allemande dans les neiges… je passe rapidement par Systemat pour emprunter une petite Peugeot blanche 308 décorée des logos bleus de… ‘Systemat Computers’… Francis Mer se lève à la fin du déjeuner pour me proposer de m’accompagner, me montrer la route qui conduit à l’Université de Liège… Son chauffeur nous précédera pour nous indiquer le chemin… il monte dans ma Peugeot comme si c’était une Rolls en me félicitant longuement pour cet heureux choix de la marque Peugeot, un des plus gros clients de son groupe… ‘Usinor’.

Il fallait voir ce grand patron, deux fois ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie dans deux gouvernements Raffarin, arriver au Sart-Tilman devant toutes les caméras des télévisions belges, les participants à la réunion au sommet, les nombreux journalistes agglutinés autour de la voiture de fonction, vide sauf de son chauffeur, avant de constater, stupéfaits, que Francis Mer était bien mon passager dans la petite Peugeot 308… moment absolument grandiose…

J’ai rarement rencontré un homme aussi simple, aussi intelligent, aussi percutant, pratiquant le… ‘Get to the Point’… avec une aisance aussi seigneuriale… cet homme de bien fut un modèle auquel j’ai souvent repensé durant ma carrière… je ne ratais jamais une réunion du Conseil d’Administration de Cockerill-Sambre tellement je voulais assister à ce spectacle passionnant dirigé de main de maître par ce fantastique chef d’orchestre…

Mon passage à la Présidence de la Chambre Wallonne de Commerce et d’Industrie m’aura au moins valu cette chance inespérée de rencontrer Monsieur Francis Mer… Voilà qui balance très positivement les résultats mitigés que m’a valu cette fonction, trop honorifique, durant les quelques années de mon passage à Charleroi.

Le temps est trop rare, trop précieux, que pour le perdre… le degré d’urgence à chaque échelon hiérarchique doit être la règle d’airain… la démultiplication de l’action à travers des engrenages parfaitement huilés, à l’intérieur de la machine, doit devenir l’obsession des dirigeants de grandes entreprises.

Pas une minute à perdre avec des esprits confus, incapables de faire la différence entre le principal et l’accessoire, inaptes à faire la synthèse d’une question complexe pour en extraire la substantielle moelle, hésitants toujours à prendre les décisions qui s’imposent d’évidence… ces abrutis ne font que superposer des couches de nouveaux problèmes à ceux qu’il aurait fallu gérer, qui ne seront pas gérés… ils ajoutent les nuisances du stress négatif sur l’indispensable stress positif qu’ils vont étouffer… ils sont souvent là où il ne faut pas être, ils sont rarement là où ils devraient être.

‘Get to the Point’… doit devenir une règle impérative de conduite pour un entrepreneur dont la brutalité apparente n’est finalement qu’une armure protectrice anti-cons… les cons nous dévorent à coup sûr si nous n’avons pas le courage féroce de nous en débarrasser rapidement.

Get to the point, fieu, cesse de me laminer les burnes. (VC 1.1)

Vilain Coco

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