Faire faire

Ne rien faire n’est pas une formule gagnante dans la vie… je ne connais pas grand monde qui soit arrivé à de bons résultats en ne foutant rien… Mon frère Thierry Logé soutient le contraire en assurant qu’il ne fait jamais rien mais en ajoutant… qu’il le ferait très bien… Méfiez-vous de cette théorie fumeuse de la part d’un garçon qui a eu cette chance insigne d’avoir un frère qui le faisait à sa place.

Je me posais également cette question existentielle durant ma jeunesse… je pense avoir choisi les bonnes solutions que je livre, en exclusivité, à mes vrais amis qui auraient la faiblesse de penser que mes choix seraient peut-être les bons.

Pour bien me comprendre, je dois de vous donner un petit rappel des faits antérieurs… Fils d’un avocat désargenté, je n’héritais à trente ans à peine que de ses dettes, de son épouse désemparée, de son dernier fils aux études… mes gonades ayant fonctionné à pleins tuyaux, j’étais en plus, non seulement marié trop jeune, mais jeune père comblé de trois beaux enfants piaillant pour exiger, déjà à leur premier âge, les coûteuses becquées du patriarche nourricier…

Il était donc hors de question de ne rien faire même en le faisant très bien… j’ai donc décidé de le ‘faire’, surtout de le ‘faire faire’… là est la clef du succès si vous envisagez des projets plus ambitieux… En soliste, vous pourriez vous contenter de… ‘faire’… si votre ambition se limitait à ouvrir une épicerie de quartier, un magasin d’articles de sports, une secte religieuse, une activité libérale… je vous déconseille ces occupations emmerdantes, sans grand avenir à mes yeux.

Si vous sentiez que vous êtes un pur-sang, un entrepreneur-né, ces hommes d’exception qui doivent absolument partir à la ‘grande aventure’, apprenez alors à… ‘faire faire’… le plus rapidement possible… au départ, vous ne serez bien sûr que la bonniche de vos rêveries solitaires sur une frêle pirogue que vous imaginez déjà comme un gigantesque porte-avions… c’est très bon signe.

Dès que vous le pourrez, engagez les quelques amis proches qui n’ont pas vos visions mais qui aimeraient tant partager les vôtres… embarquez-les d’urgence sur ce qui n’est pas encore un yacht mais encore une barquette dont vous serez la puissance motrice… le facteur humain est primordial dans l’histoire des entreprises qui réussissent… sachez en profiter au lieu de le subir.

Dès mon entrée dans le monde du travail, je me suis toujours demandé pourquoi personne ne me proposait une situation merveilleuse… la confiance totale que j’avais en moi ne semblait nullement partagée par ceux qui ont eu la chance de pouvoir m’employer durant quelques années… j’ai compris un peu plus tard que rien ne se donne dans la vie, il faut tout arracher soi-même, se l’approprier d’autorité, s’enrouler autour du succès comme le boa constrictor étouffe lentement sa proie dans ses anneaux resserrés.

Alexandre, César, Napoléon, avaient des visions mégalomaniaques qu’ils faisaient partager à leurs états-majors emplumés pour construire leurs empires… Parallèlement, en bons égotiques forcenés, ils se faisaient évidemment du bien mais sans jamais s’endormir comme Hannibal dans les délices de Capoue… L’ardeur au combat est primordiale sur les champs de batailles, sur un terrain de sport, comme dans la vie des affaires.

Je ne parlerais pas de haine de l’adversaire qui peut être parfois un puissant moteur d’action mais tout en se méfiant de l’obscurantisme aveugle que cette haine monomaniaque risque de provoquer à plus long terme… il s’agirait plutôt d’une rage de gagner, d’avancer, d’animer, de regrouper des forces disparates dans une vision partagée qui doit être la vôtre.

Voilà que la pirogue bariolée serait finalement devenue le porte-avions dont vous aviez rêvé… si l’amiral se contentait d’un rôle de pontier, de canonnier, de mécanicien, la catastrophe serait proche… Perché dans son poste de commandement, l’amiral du mastodonte flottant, jumelles au cou, surveille les manœuvres, les opérations de pont, les caps de navigation… ses ordres brefs claquent sèchement dans la tourelle de commandement, exigeant une exécution immédiate… ‘Ein befehl ist ein befehl’… l’amiral ne fait plus que… ‘Faire faire’.

l’entrepreneur qui imagine pouvoir tout faire tout seul est condamné à rester un boutiquier… croyez-moi, les boutiquiers qui se prennent pour des entrepreneurs sont les plus nombreux… j’ai une sainte horreur des boutiquiers, surtout s’ils détiennent de réels atouts mal exploités… quel gâchis insupportable

Avec un ami, Bernard Istasse, ancien patron d’Eternit-Zaïre, nous avions racheté en 1983 la minuscule société Systemat gérée par un de ces boutiquiers, Gérard Fontaine… il courrait à la faillite programmée par ses soins… Les seuls actifs sérieux de Systemat étaient son accord de distribution IBM, une centaine de clients fort mécontents de nos services, ce nom de ‘Systemat’ qui claquait bien dans le vent, une présence chanceuse sur un marché de petite informatique bureautique, l’ancêtre de cette révolution micro-informatique qui allait provoquer un raz-de-marée que nous imaginions mal à l’époque.

De cette fragile pirogue qui prenait l’eau de toute part, nous avons fait en quinze ans un redoutable porte-avions grâce à des centaines de jeunes collaborateurs enthousiastes, un team d’une centaine de managers, tant commerciaux qu’administratifs, qui partageaient une même ambition, une même vision unique des objectifs à atteindre.

Je l’ai dit et je le répète… sans émotion, il n’y a pas de véritables entrepreneurs… le quotient émotionnel du véritable entrepreneur doit le conduire à pleurer… pleurer de joie ou de tristesse…Pleurer de fierté le 11 janvier 1996 en recevant le trophée du Manager de l’Année qui récompensait le travail de ces centaines de jeunes qui m’avaient fait confiance… Pleurer de joie le 15 mars 1997 lors de l’introduction en Bourse de notre bébé qui avait appris à marcher…

Pleurer de tristesse quand IBM d’abord, Compaq – Hewlett Packard ensuite, nous ont successivement, stupidement, lâchement abandonnés pour adopter de fumeuses stratégies perdantes… Pleurer de tristesse enfin ce soir de janvier 2011 en éteignant la lumière pour la dernière fois, en abandonnant ce luxueux bureau que j’adorais, ces collaborateurs qui m’ont aimé, que j’ai aimés comme un patron… sans aimer les hommes, on ne peut pas aimer l’esprit d’entreprise.

Plus d’amour, partant plus de joie… j’ai rapidement sombré dans un état dépressif soigné à la montagne, au creux de ces cimes enneigées qui firent mon bonheur depuis 1963 avec la découverte de Courchevel 1850 dont je connais chaque sommet… Après la montagne c’était la mer sur ‘Luna’ puis ‘Monade’, mon confortable Trawler avec lequel j’ai sillonné la Méditerranée vers Capri, Positano, Elbe, Corse, Sicile, Sardaigne… les délices de Capoue m’avaient provisoirement endormi.

L’endormissement est suicidaire… j’ai alors commis des erreurs inimaginables pour un amiral qui avait toujours tenu la barre de son navire… Pourquoi soudainement se retirer dans sa cabine alors que la tempête menace, que l’ennemi est trop proche… Heureusement, j’avais une bonne étoile, pas celle du berger guidant les rois-mages vers une méchante crèche… le réveil a été brutal mais ô combien salutaire… il y a une vie après la vie Systemat… je veux la dévorer, la brûler cent fois encore avant qu’elle ne me lâche.

Faire faire, exécution, contrôle, urgence, sont les bonnes clefs d’une vie démultipliée. (VC 1.1)

Vilain Coco

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