Terreur et médiocrité

Mes dernières chroniques sur… ‘Tel père, tel fils’… ‘Belgique, petit pays ridicule’… ne me valent pas que des compliments… ils ne sont pourtant que les fruits d’une lucidité qui fut souvent prise en défaut durant ma carrière… En effet, il n’y a rien de pire pour un entrepreneur que de perdre sa lucidité, surtout à l’heure des grandes décisions solitaires alors que l’esprit s’embrouille au point de les prendre à l’aveugle… l’avion plonge alors vers la montagne, le bateau vers les récifs meurtriers.

Je vous en parle d’autant plus aisément que j’ai commis, moi-même, ces lourdes erreurs… que celui qui ne s’est jamais trompé me jette la première pierre… l’abondance de richesses est un redoutable facteur d’aveuglement… l’amour d’une femme intéressée ou de vos enfants débiles en est un autre… tout aussi redoutable d’ailleurs… l’expérience des autres n’ayant jamais servi à personne, vous les expérimenterez probablement à vos frais car les conseilleurs ne sont jamais les payeurs.

Trop riche, vous prendrez des initiatives que vous n’auriez jamais prises en temps de précarité… une sorte d’ivresse des sommets s’empare de vous, plus rien ne vous résiste… vous vous prendriez presque pour Icare s’imaginant capable de voler comme un oiseau… le gouffre n’est pas loin… je vous souhaite un dernier vertige salvateur, un frein Westinghouse Cy, avant de sauter dans l’abîme.

Les montagnards connaissent ce vertige qui vous interdit un quelconque pas supplémentaire… coincé sur une arête étroite, skis aux pieds, avec 300 mètres de roches aiguisées à droite comme à gauche, il m’a fallu une bonne demi-heure pour oser franchir trois mètres mortels entre deux précipices… ‘On ne va pas y passer la nuit’… me répétaient mes amis dans l’Aiguille du Fruit… ils mesuraient mal ma terreur, cause de cette soudaine paralysie… Finalement, il a bien fallu la dominer mais j’en tremble encore.

J’ai revécu cette terreur dans les gorges du Verdon en observant, à la jumelle, des parois vertigineuses sur lesquelles s’accrochent des grimpeurs à mains nues, sans autre sécurité qu’un piton, quelques bouts de ficelles… certains passent même la nuit dans un hamac suspendu au-dessus du vide… Au pont de la Turbie, d’autres malades mentaux pratiquent le saut à l’élastique sous les regards de badauds-voyeurs qui espèrent être les témoins d’un accident…

On se croirait au spectacle des gladiateurs dans le Colysée de la Rome Antique… ‘Panem et circenses’… ‘Du pain et des Jeux’… grommelaient cyniquement les empereurs romains, affalés dans leur loggia à colonnades, offrant en supplément à cette populace de somptueux temples pour divers dieux utiles, desservis par d’accortes vestales, des vierges en tenues légères à qui Harvey Weinstein aurait immédiatement proposé le tournage d’un péplum, gros budget, genre… ‘Quo Vadis’.

Vaincre la terreur par la lucidité est donc un passage obligé… cette terreur salutaire est un mur franchissable par les seuls initiés en route vers les créations plus extraordinaires… ‘N’ayez pas peur’… recommandait Jean-Paul II, le pape polonais infaillible, qui prêchait la seule vraie foi à des milliers de jeunes hystérisés, agglutinés sur l’esplanade parisienne du Trocadéro…

Comme de coutume, le saint homme se trompait… la peur n’est qu’un bref sentiment d’une parfaite banalité… un court dérapage mal contrôlé… il ne s’agit pas ici d’avoir peur, il s’agit par contre d’être littéralement terrorisé, de maîtriser cette terreur, de calculer les risques évidents, d’avancer quoi qu’il arrive, solitaire, lucide, dans un univers hostile qui ne sera plus que le vôtre quand les rats auront quitté le navire.

Je ne connais qu’un seul remède à la terreur… je l’ai découvert, jeune encore, à la lecture de Friedrich Nietzsche qui écrivait sur des petits carnets en marchant sur les sentiers de Sils-Maria en Engadine… ‘Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose’… maugréait-il à Lou Salomé, son égérie, sa muse, sa tortionnaire, dont il était trop amoureux alors qu’elle lui préférait Andréas, après avoir envoûté Sigmund Freud et Rainer Maria Rilke…

Lou Andréas Salomé, une redoutable hétaïre, brillamment intelligente, qui eut au moins le mérite de lui faire écrire son… ‘Ainsi parlait Zarathoustra’… ‘Un livre pour tous et pour personne’… un livre de chevet réservé à ces masturbateurs frénétiques dont je m’honore aujourd’hui de faire partie.

Oserais-je vous avouer que, en fait, je déteste marcher sauf le matin avec James-Patate, à neuf heures précises dans le parc Brugmann avec mes amis du club canin… Autrefois, je ne marchais que la nuit quand les emmerdements obsédants m’empêchaient de sombrer dans un sommeil réparateur… c’étaient alors de longues marches nocturnes, seul, tournant en rond, dans mon salon désert, grillant cigarette sur cigarette, pour tenter d’emboîter les centaines de pièces d’un puzzle en forme de casse-tête chinois… le plaisir du sadique devant la souffrance masochiste… chercher un semblant de sens à ce qui n’en a pas.

Hier soir, je recevais la visite inattendue de mes deux gardes du corps qui voulaient un dernier verre de ce liquide ambré dont ils sont resté friands depuis leurs expériences africaines… J’ai rarement autant ri à l’évocation de la famille… Van Pachterbeke… vivant dans un coron ouvrier de Marcinelle… Marcelle, la mère, promène ses 130 kilos en dégustant une mitraillette-fricadelle que lui a préparée l’ami José de ‘La frite gourmande’… les trois enfants, dont deux garçons trisomiques, se marrent stupidement en regardant François Pirette déguisé en bonniche, copie conforme de leur mère Marcelle avachie dans un vieux fauteuil à bascule.

Akmoud, le père, est chômeur longue durée depuis qu’il a été licencié par le TEC pour ivresse au volant avec récidive, insultes aux passagers, violences verbales envers un agent verbalisant… Sa méthode éducative est directe, voire rustique… Entre deux gorgées de Cara-Pils, la cervoise insipide de Jeff Colruyt pour syndicalistes précaires, Akmoud file des beignes à ses sales gosses qui triplent une 6ème primaire qu’ils sont incapables de réussir à l’Athénée Royale de Couillet-Queue.

Léonie, leur fille de 14 ans, laide comme un pou, vient de se faire engrosser par Mohammed, le fils cadet du facteur Tareq qui la courtisait à la ducasse de Gerpinnes… un jeune-homme bien sous tous rapports, promis à un fort bel avenir depuis son engagement au service propreté, enlèvement des déchets, de la ville de Charleroi-Sud… Malgré son alcoolisme, normal pour son âge, Akmoud a bénéficié d’une recommandation spéciale de Jacques Van Gompel, dernier bourgmestre socialiste de la capitale du Pays Noir, en bordure de la Sambre bucolique.

Un tel bonheur de vivre dans un enfer, dont on serait tout de même unique propriétaire, prouve bien qu’on sait ce qu’on a sans rien savoir de ce qu’on pourrait avoir… le bonheur ne serait finalement que celui de ne pas vivre pire encore… il faudrait relire… ‘Germinal’… d’Emile Zola qui n’est qu’un aimable phalanstère charbonnier à côté du taudis des Pachterbeke à Marcinelle-la-Poubelle.

Hier soir, j’ai failli m’étouffer de rire en imaginant les malheurs de ces ploucs dans leur puante masure carolo… je les entendais chanter avec Bernard Blier en larmes… ‘C’est le bonheur, c’est la joie’… Au risque de me répéter… privilège des seniors… il n’y a rien de pire que cette affreuse acceptation d’un bonheur médiocre parce qu’on devrait être heureux de ne pas être plus malheureux encore.

Vous en riez comme moi mais c’est quand même le triste quotidien de 98 % des populations abruties… Il ne leur manque plus qu’un ticket perdant à l’EuroMillion pour rêver d’un futur qui ne se matérialisera jamais… quand j’achète ma Dernière Heure chez mon libraire, je fulmine de rage si un de ces imbéciles commence à remplir une grille de cet EuroMillion pour miséreux heureux… c’est encore pire que la vieille trulle, devant moi à la caisse du Delhaize, qui sort ses coupons-ristournes, soigneusement découpés dans le toute-boîte de la semaine précédente… Pitié, Aton, pitié, j’implore ta pitié.

Terreur mal maîtrisée, épouse obèse, enfants débiles, misère, imbécilité, alcool, sont de lourds obstacles sur les routes du véritable bonheur. (VC 1.1)

Vilain Coco

2 thoughts

  1. Bonjour Mr Logé, non celui-ci je ne l’apprécie pas… chacun vit comme il peut et certains n’ont pas eu la chance d’avoir compris qu’ils pourraient faire mieux, certains ne sont pas nés avec des ambitions…. et la société les écrase.. et ils s’écrasent aussi dans la médiocrité mais néanmoins ils restent des êtres humains…. et où qu’il en est dans sa vie, un être humain doit être respecté.

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