Adieu au Patriarche

Ce vendredi matin 10h00, je devais assister à l’enterrement du Patriarche de la famille ‘de Thier’… Louis de Thier décédé à 96 ans, frère de ma mère Marie-Madeleine de Thier décédée à 97 ans… cette famille de Thier produit de nombreux nonagénaires, ce qui me comble de joie à défaut de faire celle de mes héritiers à l’affût.

Je suis moi-même devenu le jeune Patriarche de la branche Logé-de Thier… ma présence s’imposait donc à cet enterrement car il ne sera jamais dit qu’un jeune Patriarche laisserait s’en aller un vieux Patriarche sans venir lui présenter les respectueux hommages de la profession patriarcale.

Je sais que tous ces salamalecs sont un peu passés de mode mais il y a des usages, des coutumes, sur lesquels je ne transige pas… la grossièreté naturelle des générations suivantes n’est plus un mystère pour personne mais ce n’est pas une raison suffisante pour me départir de cette excellente éducation, longuement inculquée par les bons pères jésuites qui m’ont éduqué au marteau de la foi.

Personne n’ignore mon désamour de cette foi catholique dont j’ai mis de longues années à me débarrasser grâce à de saines lectures, autrefois interdites… je pense évidemment à Friedrich Nietzsche, surtout Michel Onfray qui m’en aura donné toutes les clés utiles… Jean-François Revel dans ses splendides dialogues avec son fils, Martin Ricard, le moine bouddhiste français… quelques autres encore.

Il n’en reste pas moins vrai que, même si je ne visite que fort rarement les lieux de culte, les églises catholiques me sont assez familières puisque que je les ai fréquentées chaque matin durant une bonne dizaine d’années… mais de mon temps, Monsieur, on disait encore la messe en latin… cela faisait sérieux, cultivé, intelligent… on me dira ce qu’on voudra mais cela ne manquait pas d’allure… aujourd’hui, tout se passe en langue vernaculaire pour que tout le monde comprenne… c’est d’un vulgaire, je ne vous dis pas…

Pire encore, le rituel évolue… pas nécessairement en bien… C’était mon neveu à la mode de Bretagne qui célébrait l’office religieux… croiriez-vous que l’abbé Eric de Beukelaer a célébré le Saint Sacrifice de la messe, face au public… De mon temps, la tambouille se préparait discrètement, secrètement, le dos tourné au public, sans rien dévoiler à personne… Avec Eric c’est différent… je l’ai vu, de mes yeux vu, faire sa cuisine devant tout le monde…

Incroyable… en direct… Le type, bien concentré, vous transforme un bout de pain azyme en corps du Christ… comme si ce n’était déjà pas assez surprenant, il vous en remet un couche avec un calice de piquette dont il soutient effrontément, sous hypnose, qu’il l’aurait changé en sang du crucifié… J’aime beaucoup Eric mais il ne faudrait tout de même pas me prendre pour un jambon.

L’office se déroulait calmement, émaillé de lectures bibliques, ponctué d’un sermon moins mauvais que ce qu’il m’a souvent été donné d’entendre… j’ai moi-même prononcé quelques mots d’adieu à ce Patriarche que j’aimais bien pour l’avoir rencontré une vingtaine de fois durant toute mon existence… je ne vous parle pas d’amour fou, je vous parle du simple respect de nos anciens.

Vint un moment curieux… sur injonction de l’abbé, tout le monde s’est soudainement mis à se rouler des patins… je vois s’avancer vers moi une cousine, jolie blonde, avec un air vorace qui me donne à croire qu’elle veut me violer… consentant, je m’y serais volontiers prêté mais elle se contente de déposer un chaste baiser sur ma joue en me murmurant à l’oreille… ‘La paix du Christ’.

Merde alors, ce n’était donc que cela… ‘La paix du Christ’… pfft… j’avais imaginé tout autre chose… heureusement pour ma cousine, je ne refuse que les coups de pieds… je me suis donc contenté de cette paix christique que j’ai bien entendu conservée sans la lui rendre… donner c’est donner, reprendre c’est voler… En fait, j’étais déjà parfaitement en paix avec moi-même, je n’avais donc nul besoin de cette curieuse paix supplémentaire… pas de cadeaux de ces cathos radins qui ne m’en ont jamais fait… je garde mes billes, ils gardent les leurs.

En quittant rapidement l’église de la rue du Hockey, derrière le parc Parmentier, j’ai soudainement pris conscience que nous nous trouvions dans une petite église de quartier… généralement, je ne vais qu’aux enterrements célébrés à la collégiale de Sainte-Gudule ou à l’abbaye de la Cambre… les enterrements catholiques chics quoi, avouons-les plus beaux que ces incinérations expresses, vingt minutes – chrono au crématorium d’Uccle, rue du Silence, avec trois intermèdes musicaux maximum.

Pourquoi le Patriarche avait-il choisi un temple aussi modeste ? Ne me dites pas qu’au delà d’un certain âge, on quitterait les églises luxueuses, plus coûteuses, pour se contenter de simples églises de quartiers… Il est vrai qu’un Patriarche de 96 ans, même un Patriarche… ‘de Thier’… fait bien piètre figure à côté des Patriarches Bibliques dont le plus jeune, Jacob, aurait tout de même atteint l’âge de 147 ans alors que le plus âgé, Mathusalem, emmerdait son monde jusqu’à 969 ans passés… vous imaginez la tronche des héritiers accablés par cette immense santé intolérable.

Personnellement je me contenterais déjà des 147 ans de ce bon vieux Jacob, avec le secret espoir, même une bonne chance, d’enterrer toute ma maudite progéniture qui ne rêvait que de me dépouiller sans m’accorder aucune des marques de respect qu’ils se devaient de me témoigner… il n’est pas inexact de leur dire que s’ils savaient à quel point je les méprise, ils pourraient se montrer plus infects encore… je m’en amuserais fort tout en me demandant ce qu’ils pourraient encore bien inventer.

Le métier de Patriarche est un lourd métier, vous savez… le législateur ferait bien d’en tenir compte dans l’évaluation de sa pénibilité de notre travail… une pension plus en rapport avec cette lourde responsabilité me serait apparue comme parfaitement justifiée… le Patriarche est une sorte de dernier rempart que ses descendants observent avec trop d’attention… le Patriarche est en première ligne pour sortir de la tranchée sous la mitraille ennemie.

Le Patriarche décédé, c’est aux suivants à grimper au créneau, de monter en première ligne… A eux maintenant d’entamer l’ultime bataille de cette vie qui est si belle alors qu’est venu leur tour de devoir bientôt la quitter… le plus tard possible implorent-ils tous, alors qu’ils ne faisaient souvent que gaspiller ces moments précieux tant qu’ils étaient encore sous la protection de leurs anciens.

Plus de parents, plus de grand-parents, voilà qu’il faut commencer à se regarder entre frères, sœurs, cousins, cousines, en espérant secrètement leur survivre, les voir partir avant nous, assister à leurs enterrements, écouter ces torrents de sottises débités par des petits-enfants entre deux homélies de pasteurs allumés.

‘La lumière du chemin qui est le chemin non loin de l’autre chemin sur lequel nous cheminons pour enfin découvrir cette lumière au bout du chemin sur lequel nous ne faisons que passer… cette vie qui n’est qu’un passage, une transmission, un héritage, qu’il y aurait lieu de cultiver à son tour pour avancer sur le chemin… ‘  Quelle barbe ces histoires de chemins vers le chemin de lumière.

Ce clergé catholique moyenâgeux n’a toujours pas compris que les chemins n’existent plus, qu’ils étaient sombres, dangereux, qu’ils n’ont jamais été éclairés… nos puissantes berlines allemandes circulent aujourd’hui sur des autoroutes goudronnées, même éclairées, du moins au Royaume de Gotha…

Les astronautes américains, qui ignoraient tout de notre immense pays héroïque, l’ont découvert soudainement en marchant sur la lune… Christophe Colomb avait bien découvert l’Amérique par hasard en octobre 1492… Neil Armstrong aura découvert la Belgique par hasard le 21 juillet 1969.

Ne vous écartez pas du chemin éclairé, vous pourriez vous perdre par hasard. (VC 1.1)

Vilain Coco

 

Un commentaire

  1. L’un des (nombreux) avantages de la messe en Latin était de dissimuler quelque peu les accents locaux de nature à enlaidir notre langue vulgaire, le français.

Laisser un commentaire