Petit blanc ridicule

Nous sommes donc rentrés à Bruxelles lundi matin après un agréable vol sans histoires… Vous aurez certainement remarqué que nous vous ramenions dans nos valises le généreux soleil de Casamance… nous ne voulions pas subir vos sarcasmes à la vue de nos visages burinés par les embruns diamantés par les rayons du divin astre solaire… nous n’avons donc pas été dépaysés, quittant un ciel bleu casamançais pour en découvrir un autre dans notre belle capitale grolandaise.

Le Royaume de Gotha prend d’autres couleurs sous le soleil printanier… triste sous la pluie, il devient souriant, presque joyeux, dans la lumière d’Aton… finalement, ce pays n’a pas que des défauts mais il en a beaucoup… il faut donc une grande attention, une sérieuse concentration, pour en découvrir les rares qualités, soigneusement dissimulées dans cette décharge à ciel ouvert.

Le pays n’est pas vilain… la Côte belge est assez sympathique… les Ardennes sont joliment vallonnées autour de leurs ruisseaux… le reste de Groland est plutôt banal à quelques exceptions près… Avouons que pour le commun des mortels, avec quelques efforts bien sûr, il y aurait même moyen de s’en accommoder… Toute la question est malheureusement là car il se fait que le commun des citoyens grolandais constitue précisément le noyau dur de ce qui m’est devenu proprement insupportable dans ce minuscule pays insipide.

J’en parlais récemment au Cap Skirring à un ami français que j’apprécie énormément… il s’étonne de mon aversion pour ma patrie du hasard, pour ma récente passion d’aller finir mes jours en Casamance… il me confie… ‘Coco, il ne faudra surtout pas fréquenter les petits blancs, il faut les fuir’…

Cette subtile distinction entre… ‘Grand Blanc’ – ‘Petit Blanc’… mérite une explication… il ne s’agit nullement d’un distinguo entre… riche-pauvre, puissant-faible, noble-roturier, éduqué-rustaud… on trouve des diamants bruts dans tous les milieux sociaux qui s’opposent mais les pépites d’or sont rares dans le tamis alors que les couches de boues, maladroitement filtrées, sont généralement le lot des orpailleurs qui fouillent désespérément leurs maigres filons.

Lorsque Diogène, le masturbateur frénétique, se promenait à moitié nu sur l’agora d’Athènes, une lanterne à la main, il ne rencontrait que des promeneurs stupéfaits à qui, narquois, il annonçait sentencieusement… ‘Je cherche un homme’… vous imaginez la bobine des passants qui vaquaient à leurs occupations… ‘Au fou’… murmurait le bourgeois repu à son épouse obèse.

Il se fait que les hommes d’exception passent toujours pour des fous furieux aux yeux du ‘Commun’… les ‘Petits Blancs’ sont la règle, le ‘Grand Blanc’ n’en est qu’une confirmation… celui qui n’a pas compris cette évidence ne peut pas comprendre le besoin de s’enfuir pour échapper à cette pestilence épouvantable, une odeur de cadavre qui risque d’anéantir l’exceptionnelle rareté dans l’étouffante médiocrité du nombre.

Ouvrez portes, fenêtres, soupiraux… Ouvrez la cage qui pue la chiotte… vite, ma lanterne cynique pour retrouver l’homme vrai… Pierre, Dominique, Christine, Catherine, Nicole, Fred, Jojo, Jean-Jacques, Julio, Kouf, Clédor, Djiby, Viktor, Hugues, Ernest, Martial, Damas, Jean-Baptiste, Papisse, Ibra, Sam, Jeanjean, Christian, Philippe, Thibaut, Tom, Arnaud… où vous cachez vous donc alors que je vous cherche partout ?

Pitié, pitié, pitié… ne m’abandonnez pas, seul, au milieu de ces crabes-fantômes, de ces traîtres indifférents dans la puanteur pisseuse du boulevard du crime, de ces connards au zinc du comptoir des bières tièdes qui collent la mousse dans les chopinettes… ils veulent tous ma vieille peau fripée alors qu’elle est évidemment trop chère pour une telle bande de rats d’égouts…

Arrière, arrière, arrière, vade retro, Satanas… Huguette, Patrick, Yannick, Bruno, Eva, Léopold, Marie-Claire, Odette, Bénédicte, Florence, Laura, Colette, Françoise, Jean-Pierre, Bernard-Judas, Charles-Henri-Bankster, Bernie, Jacques, Marc, Philippe petit Calife, John, Clarence, Nicolas la gouape, Isabelle la méchante, Renaud le borgne, Benoît, Annick… petits blancs médiocres, frimeurs, arrogants, souvent alcooliques, juste bons à rien.

L’expérience de la vie m’aura beaucoup appris même s’il me reste à comprendre tant de choses… Pourquoi les ‘Petits Blancs’ volent-ils les ‘Grands Blancs’ qui ne voulaient que tout leur donner ? Mystère de la Chambre Jaune dans le Rouletabille de Gaston Leroux… Pourquoi les ‘Petits Blancs’ n’aiment-ils que la frime, la bêtise, les ragots, les bagnoles, les putes, les sales gosses, leurs villas luxueuses, leurs bêtes tronches de cake, surtout le fric, toujours le fric, le fric qui est si chic ?

Le pognon en Groland est devenu une véritable obsession, un marqueur de crédibilité imbécile… Tu as de l’argent, tu es quelqu’un… Tu n’as pas d’argent, tu n’es qu’une sous-merde… Dégage, manant, tu déranges ma valetaille… L’argent peut évidemment se gagner mais il est plus facile d’en hériter ou de le voler aux riches, c’est tellement moins fatigant.

Comme ancien riche, j’ai été volé comme dans un bois… Jusque-là, rien d’anormal puisqu’on vole rarement les pauvres… j’étais donc une riche proie facile pour ces armées d’escrocs que je considérais souvent comme des amis sans parler de mes deux ex-épouses que j’avais la faiblesse de considérer comme amoureuses alors qu’elles n’aimaient que ma fortune engloutie.

Robin des Bois, Arsène Lupin, volaient les riches pour donner au pauvres… il y avait chez ces forbans une sorte de code de bonne conduite… cela n’excusait rien tout en justifiant la faute aux yeux du peuple bénéficiaire des largesses de ces bandits d’honneur… Ce n’est pas l’argent volé qui me manque, c’est surtout la ‘Boîte à Outils’ dont j’avais besoin pour réaliser mes rêveries solitaires de nouvelles entreprises.

Ces imbéciles se sont imaginés qu’ils m’avaient coupé les ailes… Le vieux ne pourra pas refaire carrière à 77 ans… il est foutu, il n’y a plus qu’à l’achever… Ce vieux con doit rapidement dégager le tapis pour nous permettre de ne surtout rien faire, de profiter de sa fortune… Ne jamais rien faire est la ligne de force de ces médiocres comptables, ces boutiquiers qui passent leurs vies à compter, recompter, admirer des relevés de comptes en banques, des rapports détaillés de portefeuille-titres…

Privés de carburant, les moteurs dorment tristement, silencieusement, pendant que les rentiers dépensent joyeusement, tapageusement, en ne foutant strictement rien… A quoi leur servirait d’ailleurs ma fameuse ‘boîte à outils’ puisqu’ils n’en font jamais rien sauf à la dépenser avaricieusement, stupidement comme la cassette du Harpagon de Poquelin.

Voilà bien le plus complexe de mes questionnements… Pourquoi priver un moteur de son carburant ? Pourquoi paralyser un entrepreneur confirmé qui transformait le plomb en or alors que ces managers d’opérette se contentent de scier la branche confortable que ce génie leur garantissait… Pourquoi fermer le robinet d’une baignoire dont on aurait également retiré le bouchon… Mystère et boule de gomme… ces bons à rien ne manqueront jamais de me surprendre.

Que m’importe finalement… il est probablement moins facile de se relancer à 77 ans qu’à 27 ans… je suis moins alerte physiquement mais, par contre, tellement plus intelligent qu’à 27 ans… je connais tous les trucs, toutes les ficelles, toutes les astuces, du métier, de la vocation d’entrepreneur…

Mes nouveaux projets sont tellement énormes que cette deuxième carrière tardive me semble déjà nettement plus prometteuse que la première… il me suffira de me délocaliser, de quitter ce minuscule royaume de Groland qui ne veut plus de moi, qui n’a plus besoin de moi alors que je commence seulement à m’amuser comme un fou… Je dois aller m’installer en Casamance dans cette magie africaine qui me tend les bras.

Adieu, petits blancs ridicules, juste bons à rien… un grand blanc a d’autres ambitions. (VC 1.1)

Vilain Coco

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