Sublime précarité

La précarité reste bien le statut financier normal d’une immense majorité de belges condamnés à vivre avec un SMIG d’environ 1200-1300 euros par mois… Je recommanderais vivement à nos excellents politiciens de tenter l’expérience… rien de tel que de se mettre à la place des ‘gens’ pour comprendre leurs bizarres interrogations… Vous-mêmes, avez-vous déjà essayé ? Moi bien… je peux donc, en parfaite connaissance de cause, vous confirmer qu’il est rigoureusement impossible ne fut-ce que de survivre avec ce budget ridicule.

Alexandre Antigna 1817-1878 L’Incendie

La seule technique salvatrice consiste dans ce cas à vous trouver un autre précaire avec qui vous pourriez alors partager un pactole de 2400 euros par mois dans une fort modeste colocation… ce pourrait être une solution confortable à condition, bien sûr, de dégoter un autre précaire agréable… Il y en a… il y en a même normalement plus que des riches agréables… Ceux-là sont infiniment plus rares… mais il y en a aussi.

Le 24 mai 2016, fuyant la gendarmerie sénégalaise qui avait été informée de ma bipolarité-paranoïde dangereuse par une ravissante épouse aimante, terrorisée par ma soudaine déglingue mentale, je finissais par débarquer vers 06h00 du matin à Bruxelles-Zaventem avec 5000 euros d’argent liquide, une petite valise-cabine comprenant deux shorts, deux jeans, une paire de Tod’s, trois tee-shirts, trois caleçons, ma trousse de toilette, la ‘Généalogie de la Morale’ de Friedrich Nietzsche dont je ne me sépare que rarement.

L’ancien milliardaire n’était donc plus qu’un précaire supplémentaire dans la grande capitale endormie du minuscule Royaume de Gotha… une fantastique expérience de vie que je n’oublierai jamais, maintenant que je reviens, trop lentement, à meilleure fortune.

Premier constat… le nombre de précaires que vous côtoyez sans vous en douter est juste phénoménal… la plupart des Belges vivent misérablement avec des indemnités ridicules, chichement mégotées par des administrations aussi pléthoriques qu’inhumaines… ces précaires se tournent alors volontiers vers des organismes de crédit qui accentueront encore un surendettement assassin qui finira par les étouffer sous la charge de remboursements rapidement impossibles.

Deuxième constat… tout le monde se fiche cordialement de la misère de son voisin précaire… il n’y a pas la moindre aide à espérer de personnes plus aisées qui manifesteront aux précaires la plus parfaite indifférence silencieuse… le précaire pourrait aller s’allonger sur les rails du tram pour espérer une fin rapide, les promeneurs étonnés observeraient ce manège sans juger utile d’intervenir, trop heureux de pouvoir peut-être assister à un suicide en direct.

Troisième constat… n’espérez pas la moindre compassion, pas l’ombre d’un sentiment d’humanité de la part de ces magistrats, robins, autres huissiers de justice, vautours noirs accompagnés de leurs policiers communaux, de serruriers assermentés qui viendraient forcer votre porte blindée en espérant découvrir dans votre modeste taudis ce que vous n’auriez pas encore déposé au Mont-de-Piété de la rue Saint-Ghislain dans le bas de la ville.

Quatrième constat… la famille biologique ne vous sera d’aucune utilité… leur train de vie, que vous considérez, bien à tort, comme luxueux n’est jamais que celui auquel ils se sont habitués… il ne leur permet donc aucunement d’intervenir en votre faveur, la dernière notification des impôts fédéraux n’ayant même pas encore été réglée comme vous en informeront le père, la mère, le frère, la sœur, ou le riche cousin germain.

Cinquième constat… les banquiers sont de sinistres escrocs qui n’offrent même plus aux précaires le parapluie qu’ils consentent à une clientèle plus aisée pour se protéger des rayons du soleil… ces gangsters vous imposent une loi qu’ils ne respectent que rarement eux-mêmes… ils respirent la précarité à bonne distance, ne lui réservant que le mépris hautain des grands bourgeois nantis obligés de renifler un parfum de chiotte.

Sixième constat… un malheur ne survenant jamais seul, selon la loi d’airain des séries, il semblerait que ces malheurs s’accumulent sur le crâne d’un malheureux précaire fragilisé pour tenter de le rayer définitivement des registres de la population active… un précaire raisonnable, harcelé par tous ces gredins, devrait sérieusement songer au suicide… une solution élégante pour cesser d’emmerder son monde avec des soucis qui n’intéressent strictement personne.

Septième constat… il est plus aisé, partant de rien, d’arriver par hasard à quelque-chose que de retourner à rien pour tenter de revenir à un autre quelque chose… un échec en Europe est impardonnable, une cote d’exclusion dans un curriculum vitae, un péché mortel en confession, un extrait de casier judiciaire qui renseignerait vos condamnations précédentes pour justifier l’urgence des condamnations suivantes.

Figurez-vous que j’ai connu un garçon de qualité dont je préfère ne pas citer le nom pour éviter les poursuites judiciaires qu’il ne ménage à personne… Ancien riche, devenu pauvre par sa propre faute, cet homme de bien avait toujours entretenu quelques dizaines de précaires avant de sombrer dans une ruine funeste… ses épouses criminelles, sa famille ingrate, ses proches indifférents, ses faux-amis disparus, ses banquiers humiliants, l’ont rapidement abandonné à son triste sort lorsqu’un mauvais vent arrière s’est soudainement engouffré dans ses voiles largement déployées en papillon.

Je déjeunais il y a quelques jours avec cet ami anonyme qui me racontait l’extraordinaire richesse de son expérience négative qu’il n’avait jamais envisagée comme possible… ‘Il faut avoir vécu un tel cauchemar pour mesurer l’étendue de nos aveuglements, la bêtise qui reste bien la nôtre, la banalité de nos médiocres existences, la vanité de nos minuscules centres d’intérêts, le degré abyssal d’indifférence de notre environnement immédiat, la capacité d’humiliation méprisante de tous ces laquais qui nous léchaient autrefois les pieds.’

Ce n’est que dans les grandes difficultés que l’on mesure les réelles qualités de ceux qui nous entourent… il s’agit ensuite de faire un tri sévère, peut-être même de tout devoir changer tant le terrible constat est affligeant… Comment ai-je pu me tromper à ce point ?… répétait à l’envi cet homme brisé par les événements vécus.

Je ne regrette pourtant rien, non vraiment, rien de rien… malgré la cruauté de mon incroyable situation … il fallait que tout cela fût pour que la lumière jaillisse enfin… je préfère en finir sur cette clairvoyante découverte de la vérité-vraie que de périr dans les brumes du mensonge dont j’avais inconsciemment fait mon quotidien.

Jusque dans la tombe, je veux hurler dans le silence du désert… que la famille bourgeoise ne représente strictement rien… que l’homme est un monstre froid d’indifférence… que la femme haineuse est encore pire que l’homme imbécile… que faire des enfants est une simple hérésie reproductive animale… que l’amitié ne se démontre que dans les grandes difficultés… que l’argent pollue tout et bien plus encore… que la corruption est un mal endémique.

Que les banksters sont de vulgaires escrocs… que les religions sont des insultes à l’intelligence… que la justice est une farce de mauvais goût… que la démocratie n’a jamais existé nulle part, sauf peut-être dans ma Grande Russie Éternelle… que l’esclavage n’a jamais été aboli mais juste revu, même pas amélioré… que les multinationales du crime organisé ne cesseront leurs agressions coutumières que lorsque leurs Présidents-Directeurs-Généraux iront enfin réfléchir dans les cachots humides de nos quartiers de haute sécurité.’

Il faut avoir vécu en grande précarité pour prendre conscience de ces postulats que l’immense majorité des bourgeois aisés refusent de prendre en considération… la précarité est évidemment douloureuse à vivre mais elle est d’un tel apport de riches expériences qu’il faut souhaiter la vivre dans sa propre chair pour finalement comprendre l’étendue du désastre de l’humanité.

Il faut vivre dans la précarité pour mesurer l’ignominie du monde. (VC 1.1)

Vilain Coco

 

 

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