Euthanasier les rentes

Une chance à 77 ans… une chance que je ne partage sous aucun prétexte avec les jeunes ambitieux… reste bien mon carnet d’adresses accumulées au cours d’une longue carrière professionnelle… Bien sûr, j’ai été obligé de me livrer à un solide nettoyage pour éliminer ceux et celles que j’avais eu la faiblesse de considérer comme des amis alors qu’ils n’étaient que des médiocres dont je me suis trop souvent entouré… certains ont même considéré que l’heure était probablement venue de me trahir sournoisement, imaginant, bien à tort, pouvoir profiter de ma fragilité passagère… Ah, les cons… s’ils savaient…

Jean Buland, Les héritiers, 1887

Conscient de mes erreurs passées, je me reconstruis lentement un meilleur environnement avec de véritables amis qui me ressemblent… J’avais vendredi dernier une discussion au sommet avec un entrepreneur, un ami fort riche, qui se reconnaîtra puisqu’il préfère garder l’anonymat… il me confie… ‘Tu sais, Coco, il y a deux catégories de riches… d’abord ceux qui ont gagné leur argent… ensuite ceux qui se sont contentés de le recevoir… ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre’… tellement évident, mon cher Watson… surtout tellement vrai.

Le premier est un investisseur actif, entreprenant, généralement brillant… le second n’est qu’un rentier grabataire, un comptable avaricieux, qui se méfie de tout, même de son ombre… le premier crée la rente importante d’un capital intact, voire même régulièrement augmenté… le second se contente de dépenser une rente, insuffisante à ses besoins, tout en diminuant donc lentement son capital qu’il écorne…

Ce statut de petit rentier est notamment celui de la grande majorité des retraités belges, incapables de vivre avec leur ridicule pension légale, obligés donc de rogner épisodiquement les économies d’une vie laborieuse, souvent représentées par la seule propriété d’une maison familiale achetée grâce à un généreux prêt hypothécaire consenti sur quarante ans de vie active.

D’autres petits rentiers classiques sont évidemment la masse des héritiers incompétents, les veuves joyeuses, les fils-à-papa… Ces parasites tentent souvent d’imiter un modèle qui leur est pourtant inaccessible, un peu comme le majordome qui finit pas ressembler à son maître… juste des Grenouilles qui veulent se faire plus grosses que le Bœuf… des petits bourgeois qui voudraient bâtir comme des grands seigneurs au risque d’exploser à force de jouer des rôles qui ne sont pas les leurs… ils n’en conservent que les apparences frimeuses sans jamais en démontrer les qualités… des tonneaux vides… beaucoup de bruit pour rien mais aucun contenu.

Le capital est évidemment une nécessité dans l’acte d’entreprendre mais il ne doit jamais devenir une fin en soi… le capital n’est qu’un moyen utile, même indispensable, une sorte de boîte à outils qui ne devrait être mise qu’entre les mains expertes de ceux et celles capables de s’en servir… entre les mains des imbéciles, la boîte à outils, le capital, est vouée à la disparition au seul profit de ceux et celles qui se contentent de la faire disparaître.

Toute la littérature romantique de la fin du 19ème siècle… Honoré de Balzac – Gustave Flaubert – Emile Zola… évoquait ces héritiers-rentiers, juste bons à rien, qui surveillaient attentivement le cours de la rente libellée en francs-or… la rente conditionnait le niveau de leurs dépenses d’oisiveté en plaisirs divers et variés… Au passage, notons quand même que l’héritier-con, mais néanmoins fort dépensier, est infiniment plus précieux pour l’économie générale du système qu’un héritier-con avaricieux.

Dilapidé, le capital peut ainsi se reconstituer entre de meilleures mains pour reprendre son rôle positif de création de valeurs… hérité, thésaurisé, comptabilisé, dissimulé, compté, recompté, aimé, admiré, avaricieusement dépensé, le capital n’est plus alors que la cassette des 10.000 écus qu’Harpagon avait enterrée dans son jardin pour être certain de ne pas se la faire dérober… elle le fut pourtant… avec cette fameuse tirade de l’acte IV, le monologue d’Harpagon… ‘Je veux faire pendre tout le monde, et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après’.

Figurez-vous que Vilain Coco fut autrefois cet Harpagon dans la pièce de Poquelin, jouée deux ou trois fois par les jeunes du Royal Léopold Club dans la salle des fêtes du Collège Saint-Pierre… un grand succès belge avec une toute dernière représentation réservée aux jeunes-filles du Berlaymont qui envahirent la scène après le rideau final pour témoigner au grand acteur épuisé leur admiration juvénile… un bien beau souvenir d’une époque où les jeunes que nous étions respectaient encore leurs anciens.

Mais revenons à cette ancienne rente, le produit d’un patrimoine terrien accumulé par héritage ou par mariage… les jeunes filles de bonne famille devaient être généreusement dotées pour espérer la meilleure des unions habilement organisée par leurs parents… la seule beauté, sans la dot, ne donnait alors accès qu’au statut de ‘Cocotte’, ‘Demi-Mondaine’ ou ‘Grande Courtisane’ avec leur apogée sous le second Empire de Naboléon III avant de disparaître complètement au début du 20ème siècle.

On s’enrichissait alors en se mariant, en héritant, même en dormant… s’endormir dans les bras de la Paiva, la Castiglione, Liane de Pougy, la Belle Otero, laquelle notait soigneusement, perfidement, les performances amoureuses de ses amants-monarques… parlant de notre immense Roi Léopold II, elle soutint dans son carnet intime qu’il fallait au moins huit jours pour s’en remettre… Ah, coquin de Cobourg-Gotha qui recyclait le bon argent du Congo de si agréable manière.

John Maynard Keynes en 1933

L’euthanasie des rentiers du patrimoine, que John Maynard Keynes appelait de tous ses vœux, eut finalement lieu sous les coups mortels de l’impôt, des droits de succession, de la dilution familiale, de l’inflation galopante, de la crise de 1929, surtout des deux grandes guerres mondiales… la rente de patrimoine s’est ainsi éteinte pour faire place nette aux nouvelles rentes de situation nées durant les trente glorieuses dans l’industrie, l’immobilier, les nouvelles technologies.

La rente est donc toujours bien présente, juste différente… ce ne sont que les sources de la rente qui changent… les nobles guillotinés tiraient leurs rentes de la terre… les bourgeois-gentilhommes, en souffrance d’anoblissement, ont investi la place libérée… Ils tireront leurs rentes de l’industrie, du commerce, de la science, des nouvelles technologies, de leurs nombreux immeubles de rapport, de la Bourse des valeurs mobilières.

Les modes d’acquisition n’ont donc pas vraiment varié… Travail – Héritage – Mariage – Filoutage… Pour les véritables, mais rares, entrepreneurs qui s’amusent surtout en travaillant, le dur labeur reste la meilleure manière de s’enrichir en profitant aisément de la bêtise globale du commun des mortels… Ils ont tout lieu de se réjouir de cette bêtise du nombre qui leur ouvre des voies royales, des opportunités rares, dont ils savent se saisir à la vitesse de l’éclair.

La grande majorité des imbéciles préféreront l’héritage ou le mariage pour s’enrichir… Voilà qui leur évite de devoir faire appel à des capacités intellectuelles dont ils ne disposent pas… il n’y a pas de sot métier, aucune honte à faire une carrière basée sur ses seules aptitudes physiques… il suffit d’observer le comportement sexuel des castors ou des bonobos pour s’en convaincre…

Les banquiers, comme les assureurs, choisiront le ‘filoutage’, une ancienne spécialité qu’ils pratiquent depuis des siècles avec un succès jamais démenti… ‘Les profits pour nous, les pertes pour vous’… ‘Privatisation des gains, socialisation des pertes’… c’étaient déjà les grands classiques en usage chez les banquiers Lombards comme chez les Maffiosos qui firent le succès de grandes compagnies d’assurances américaines avec la complicité des cruels pirates en mer de Chine.

Il faut euthanasier la rente pour que le capital retrouve le goût du risque. (VC 1.1)

Vilain Coco

 

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