Hapax Existentiels

Décidément, le joli mois de mai démarre agréablement… Promenade de James ce matin sous un soleil frais dans le parc Brugmann… Avec mon ami Christian, pilote privé, c’est décidé, dans une quinzaine de jours, je ferai mes premiers vols d’essais en VL3 à Baisy-Thy… Après tout, pourquoi pas ? Il y a des années que j’en rêvais… A 77 ans, passer mon brevet de pilote d’un ULM, ce superbe VL3, qui ressemble furieusement à un Falcon 8X Exécutive de Bloch-Dassault…

Voilà un beau projet supplémentaire qui me maintiendra dans une forme étincelante… il me suffit de regarder cette merveille pour retrouver mes vingt ans… après tout, c’était il n’y a pas si longtemps… Mai 68 ou Mai 2018… il n’y a que cinquante ans d’écart… c’est pourtant toute une vie… et quelle vie, mes amis…

Durant les événements de mai 68, j’étais à Paris… je découvrais pour la première fois l’hôtel Madison au 143 du Boulevard Saint Germain… je pense avoir essayé tous les hôtels de Saint-Germain-des Prés… le Madison est définitivement devenu mon préféré, toute ma vie durant… j’y allais trois ou quatre fois par an, notamment chaque fin de la première semaine du Tournoi de Roland-Garros.

Que de beaux souvenirs dans ce stade de Roland Garros où l’on se promenait comme dans son jardin, passant d’un match à l’autre sans se soucier de devoir obtenir un ticket d’entrée, une place numérotée, un sésame pour un village VIP… une simplicité sportive de bon aloi… On allait voir jouer les Belges évidemment… Eric Drossart, Claude De Gronckel, Patrick Hombergen, Bernard Boileau… Ils rentraient généralement vite à la maison, en Belgique, sauf Bernard Mignot qui nous faisait un huitième de finale en 1976.

Puis vint Filip Dewulf, notre premier demi-finaliste de Roland-Garros en 1997, battu par le super-sympa Gustavo Kuerten qui gagnait le tournoi cette année-là… de beaux matches de Xavier Malisse, des frères Rochus, de Christof Vliegen, de Dirk Norman, un serveur impressionnant… on se baladait nonchalament dans les allées du stade en croisant Albert Lemaire de la Libre Belgique, Olivier Delville pour le journal Le Soir, les meilleurs joueurs de tennis de cette belle époque… rien à voir avec la vulgarité du barnum actuel… simple, sportif, ambiance du meilleur goût.

C’est comme si c’était hier… c’était pourtant il y a cinquante ans… entre-temps, tout a changé… en mieux ? Je ne sais pas… c’était chouette autrefois… c’est toujours bien aujourd’hui… juste tellement différent… moins reposant, plus fatigant… Y avez-vous songé ? Cette différence étonnante entre le calme ronronnement d’autrefois qui fait place au bourdonnement incessant, au ronflement d’un moteur de formule un… la quiétude du temps paisible qui coulait dans le sablier de l’Histoire, bercée par le tic-tac audible de la grosse horloge sur la cheminée… avant l’agitation stressante d’un chrono contre la montre… une impression de sérénité contre un sentiment d’urgence perpétuelle.

J’ai connu les deux émotions… je n’en préfère aucune sauf à les mélanger dans une sorte d’harmonie suprême à la chinoise, la grande salle au centre de la Cité Interdite, une harmonie suprême que je n’ai jamais été fichu de matérialiser… il doit être temps d’aller se ressourcer dans les enseignements du Bouddha évoqués par Mathieu Ricard qui les explique si bien à son père, Jean-François Revel… Le fils qui explique au père attentif… encore un vieux fantasme dont il vaudrait mieux se contenter de rêver pour ne pas sombrer dans la déprime.

Il y a dans la vie de grands chocs émotionnels, ceux qui ne se produisent qu’une seule fois… Friedrich Nietzsche et Michel Onfray les qualifient de… ‘Hapax Existentiels’… des moments uniques qui causeraient un véritable choc physiologique, générateur de pensées exceptionnelles… la nature,  l’homme-dieu, l’art, la musique, la femme, un simple objet parfois, peuvent être sources soudaines d’un ‘Hapax Existentiel’.

Concentré, j’y réfléchissais hier soir en déroulant ma vieille bobine… avec des flashes… Première découverte de la mer du Nord vers 1949… Montagne enneigée sous le soleil de Crans-sur-Sierre en 1962… Courchevel de Périllat en 1963… Friedrich Nietzsche en 1964… Venise en juin 1965… Naissance de ma fille Isabelle en juin 1966… New-York en 1968… Rio puis Iguazu en 1971… Les ruines de Babylone en 1972…

Hewlett Packard – Image 250 en 1974… Tandy TRS80 en 1978… PC IBM XT en 1980… Systemat en 1983… Manager de l’Année ‘Trends Tendances’ en décembre 1995… Bourse de Bruxelles en mars 1997… Centre Technique de Jumet en 1998… Monade à Cannes en septembre 2006… Shanghai – Pékin en 2008… Retraite définitive de Systemat en janvier 2011…

Cap Skirring en décembre 2011… Out of Africa en 2012… Alice Bassène-Diatta-Logé en 2014… Tentative d’assassinat du 21 mai 2016 à 16h30… Trois retours en Casamance depuis octobre 2017… La villa de mes rêves à Boucotte en avril 2018… ULM VL3 en mai 2018… Dernier Hapax probable le 15 octobre prochain, enfin chez moi, à la baie de Boucotte… Fin provisoire du film.

Fin… ce n’est donc que cela une vie ?… ‘Oui, Madame Michu, ce n’est que cela… un éclair d’orage dans un ciel bleu… een donderslag in een blauwe hemel… ‘Je suis venu, j’ai vu, je n’ai pas vaincu, je suis mouru, je suis foutu.’… On voulait tout changer alors qu’un vieux sage africain, sourire sarcastique aux lèvres, me lançait… ‘Calme-toi Coco, l’Afrique ne s’adaptera pas à toi, il faudra t’y adapter.’

Ce vieux con a bien évidemment raison…. mais si je cesse de croire que je peux changer le monde, je tombe du vélo, j’attends le camion-balai rempli de ploucs qui ont décidé de ne jamais rien changer, de se contenter de subir, de respirer… Se contenter de regarder le match sans y participer ?… Alors, plutôt crever, je préfère en finir immédiatement… cela m’a souvent tenté d’ailleurs… je crois que nous avons ce gêne funeste dans la famille…

Heureusement pour moi, sur les avis éclairés d’Emil Cioran… la mort me dégoûte autant que la vie… mais la vie a de ces saveurs que j’adore déguster en repensant aux femmes toxiques qui se jurent de me tuer alors que quelques autres ne pensent qu’à me protéger…

Hier soir, je dînais sobrement avec l’une d’entre elles dont le sourire féerique m’avait autrefois envoûté… un peu de caviar iranien et sa seule présence apaisante suffisent à relancer une machine fatiguée, une machine qui persiste, qui signe un parcours chahuté, sans aucun sens sauf celui que je lui donne dans mon imagination fertile…

Merci Jojo, Dominique, Catherine, Edith, Francoise, Christine, Sophie, Nicole, Axelle, Judith, Irène, Lucie, Olga, Laeticia, Caroline, Alice, de m’accompagner dans ma course délirante vers un néant qui m’aspire alors que je voudrais le narguer encore… Je n’ai peur de rien quand je vous sens à mes côtés sur la route du gouffre, le trou du diable à Iguazzu, le roulement qui résonne dans chaque suite du Palace des Catarates.

Femmes sur une terrasse – Fabio Fabbi -1861- 1946

Seul, au Miravidi, face au Mont-Blanc majestueux, à la dent du Géant, aux fines dentelles des Grandes Jorasses, en larmes de désespoir sur l’Atlantique déchaîné, momentanément apaisé sous le soleil de Casamance, entouré des femmes que j’aime, des vrais amis triés, enfin identifiés, il n’y a plus qu’à tracer un chemin qui ne mène nulle part en remerciant Aton Trinitaire, seul vrai dieu solaire visible, de nous avoir consenti la chance insigne de pouvoir le parcourir ensemble.

Merci mes amis… je pensais vous dire que je m’en vais, que je m’en vais au vent mauvais… Avec vous, je m’en vais en effet… mais je m’en vais au gré du bon vent arrière, ces doux alizées que vous soufflez dans mes voiles tendues à craquer de votre puissante amitié.

Il faut pédaler jusqu’à la tombe pour ne pas tomber dans la fosse.  (VC 1.1)

Vilain Coco

 

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