Bilan de faillite

L’âge de la retraite c’est aussi l’âge du bilan… Quand un vieil aventurier de mon âge, Régis Debray, se penche sur son vécu agité pour passer le témoin à son fils de 16 ans, cela donne un dernier bouquin extraordinaire de lucidité… ‘Bilan de Faillite’ aux éditions Gallimard… l’heure du bilan qui se décrirait mieux encore comme l’heure du dépôt de bilan.

Un livre à recommander aux seul humains intelligents… pas à ces 99,80 % d’analphabètes qui se contentent de lire n’importe quoi pour gaspiller leur temps sur une plage exotique en bronzant leurs corps huileux… un livre confidentiel donc, puisque réservé aux 0,20 % de gens qui préfèrent ruminer lentement des idées en épaisseur plutôt que d’ingurgiter rapidement les banalités qui foisonnent dans les ‘best sellers’ de ce qu’il est convenu de considérer aujourd’hui comme de la littérature.

Autant je recommande Guillaume Musso, Marc Lévy, Amélie Nothomb, à mes bons amis du Royal Léopold Club, à Judas Iscariote, aux jeunes abrutis qui ne lisent pratiquement plus rien… autant je leur déconseille la joyeuse rumination jubilatoire de Régis Debray qui vole à des altitudes qui leur sont clairement inaccessibles.

Les soixante-huitards, que nous sommes, voulaient changer le monde depuis les auditoires de la Sorbonne… Quoi de plus normal pour des petits bourgeois gâtés, en révolte classique contre leurs parents, lesquels essayaient, vaille que vaille, de reconstruire leur monde à eux sur les ruines des deux grandes guerres mondiales… les parents découvraient les promesses sucrées du capitalisme américain, les jeunes préféraient les visions spartiates du communisme stalinien… Des promesses qui n’engageaient personne sauf les imbéciles des deux camps qui voulaient absolument y croire.

Perso, je croyais être fait pour le capitalisme… j’ai donc regardé ces jeunes étudiants de mai 1968 comme des martiens, animateurs de cette chienlit détestée par le Général de Gaulle… Régis Debray, lui, croyait être fait pour le communisme, la révolte des barricades, avant de rejoindre Cuba avec Fidel Castro et Che Guevara pour se retrouver, quatre ans durant, dans une prison bolivienne puis sous les lambris de la République Mitterrandienne… deux destins opposés, deux hasards héréditaires, mais une même conclusion partagée…

Echec et Mat, mon Général… Dépôt de bilan… Faillite prononcée… Tribunal de Commerce… Curateur désigné… Repreneur-Vautour identifié… ‘The show must go on’… Homo Sapiens renaît de ses cendres incinérées… la comédie peut recommencer… elle sera certainement différente sur le fond, à peine différente dans ses formes.

Nous sortirions d’une civilisation des idéalismes en ‘isme’… Capitalisme, Socialisme, Communisme, Populisme, Catholicisme… pour aborder une civilisation des pragmatiques en ‘ique’… Informatique, Technologique, Scientifique, Chimique, Physique, Connectique, Médiatique… ce n’est ni bon, ni mauvais, ce n’est qu’un constat des faits… Notre faillite précédente ne fait qu’annoncer inéluctablement la prochaine.

Thèse, Antithèse, Synthèse… le système philosophique parfait de Friedrich Hegel, système fermé, retravaillé par Friedrich Nietzsche dans son concept de… ‘L’Eternel Retour’… le temps cyclique contre le temps linéaire… Il ne s’agirait finalement que d’une course-relais avec passage obligé du… ‘Témoin’… au jeune athlète suivant.

Le passeur du témoin n’y croit plus du tout, le receveur du témoin veut y croire encore… Heureusement pour ce jeune qui décide fermement d’écrire son propre chapitre dans le… ‘Grand Livre Commun’… dont l’immense mérite est de rester inachevé de génération en génération… à jamais. (?)

Régis Debray cite Paul Morand qui notait que… ‘Les écrivains ne réussissent leurs livres que s’ils ont raté leurs vies’… Régis Debray d’ajouter… ‘Les politiques ne réussissent leurs vies que s’ils ont raté leurs livres’… magnifiques caricatures avec les risques normaux de ces images qui nous parlent

Et cette trop belle promesse de Rimbaud… ‘A chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues.’… Pouvoir revivre sa faillite avec l’arme de son expérience, le bouclier de ses erreurs passées, une volonté affûtée de changer un monde qui refuse obstinément le changement… Quel orgueil, quelle suffisance, quelle prétention… surtout quelle sottise.

Il est trop tard, amigo… chacun son tour… il faut maintenant passer les clefs de la boutique… ils ne feront ni mieux, ni moins bien que ce que nous en avons fait… à dire vrai, pas grand-chose… nous avions rêvé d’un monde qui s’adapterait à nous alors que nous n’avons finalement fait que nous adapter à ce monde… nous pensions qu’il fallait rentrer dans le moule pour pouvoir le casser mais le moule a gagné, c’est lui qui nous a cassés… Nous étions des bêtes féroces à vingt ans, nous sommes devenus des animaux bienveillants à soixante-quinze ans

‘Bilan de Faillite’ est loin d’être un livre triste… il est même souvent drôle tellement il est vrai… c’est une véritable mine d’or d’expériences vécues, de conseils intelligents, d’utiles recommandations illustrées, dans un style d’une élégance rare pour un intellectuel engagé, un aventurier, presque un affreux, qui décidait de quitter son pays pour mieux le découvrir ensuite quand il reviendrait au Palais du Prince en conseiller de l’ombre.

On mesure mieux aujourd’hui les défaites, les étapes du chemin de croix, de ceux qui ont choisi le parti des pauvres alors que les rupins gagnent leurs batailles les doigts dans le nez… le fric, le pognon, le flouze, la frime, les people, la bêtise, triompheront donc partout et toujours ? Même les plus endurcis des progressistes finissent par se lasser d’avoir raison dans le désert… Est-il encore temps de tourner casaque pour choisir plus simplement de réussir ?

Jésus résistait aux trois tentations diaboliques du désert ou de la montagne mais il était le Christ, le fils du Père… une telle chance n’est pas donnée à tout le monde… Oserions-nous reprocher à de jeunes intellectuels-engagés d’avoir, tardivement s’entend, choisi de rentrer dans le rang après de terribles examens de conscience… Louis Aragon, Yves Montand, Daniel Cohn-Bendit, Régis Debray… sont-ils coupables d’avoir été communistes à vingt ans ?

Avant de juger un homme, il faudrait peut-être d’abord tenter de se l’expliquer… Quels sont ses déterminismes ? Sa famille, son époque, son école, ses maîtres, ses amis, ses passions, ses femmes ? Que faisions-nous quand nous avions vingt ans ? Voilà qui expliquerait probablement tout.

Les hommes font-ils l’événement ou les événements font-ils l’homme ? Au risque de me tromper, je pense très sincèrement que ce sont les événements qui construisent une personnalité plus particulière, qui transforment une vie, à priori banale, parfois même médiocre, en un véritable destin qui ne s’explique d’ailleurs qu’à posteriori…

Nous ne sommes pas les vagues, nous ne sommes que de bons ou de mauvais surfeurs de vagues mais c’est bien la vague qui nous porte… c’est d’elle dont nous dépendons… Quand vient le soir, que l’océan se calme, que le soleil se couche, que la fatigue nous a gagné, c’est le moment de faire le bilan… un bilan de faillite ? Un dépôt de bilan ?

Déposer son bilan n’est pas un raté, juste un passage de témoin. (VC 1.1)

Vilain Coco

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