Transparence

Elise Lucet est relativement détestée avec ses émissions-chocs… Cash Investigation – Envoyé Spécial… Elle prône pourtant cette grande transparence, soi-disant réclamée par les téléspectateurs qui n’ont plus confiance en rien… ‘Les politiciens sont tous pourris’… ‘Les journalistes sont tous complices du pouvoir’… ‘Les patrons sont tous des exploiteurs des travailleurs’…

Francis Picabia Transparence 1928

Ok pour considérer que ces caricatures ne s’écartent pas trop de la réalité mais tout en insistant sur le fait qu’il y a des politiciens convenables, des journalistes compétents, des patrons remarquables… Etant moi-même un adepte des idées-chocs, je ne reprocherai pourtant pas ce mode de communication à ceux ou celles qui s’en servent volontiers…

Ce sont les idées simples qui forcent l’adhésion des masses laborieuses… Inutile donc de les rendre plus complexes au risque de voir vos interlocuteurs zapper rapidement une vision trop argumentée pour descendre au bas niveau qui leur convient… le niveau zéro de la pensée, celui qui correspond le mieux à la communication moderne.

J’ai la prétention d’avoir toujours été un excellent communicateur… j’interdisais formellement à mes collaborateurs la pratique de cette mission qui m’était réservée pour garantir l’unité du message, celle qui lui donne sa force de percussion… Ne jamais vouloir faire passer dix messages à la fois… répéter à l’infini la même idée sous une forme différente pour frapper les esprits, espérer avoir été plus ou moins compris, ce qui est souvent loin d’être démontré… Vous dites caoutchouc, ils comprennent chewing-gum.

Dire ce qu’on va faire, faire ce qu’on a dit… là, on entre dans le dur du sujet, la raison même pour laquelle plus un chat ne croit un traître-mot de ce que racontent nos élites politiques ou médiatiques… Quand on passe sa vie à manipuler les autres avec des agendas secrets, des clauses cachées, des entretiens très privés, il ne faut plus s’étonner de la désaffection du grand public qui en a marre de jouer les cocus magnifiques.

Elise Lucet l’a bien compris en proposant à son public des émissions qui prennent le recul nécessaire pour traiter ouvertement de sujets éminemment sensibles… il faut un certain culot pour s’attaquer à la maffia de Nicolas Sarkozy plongeant leurs doigts gourmands dans le pot de confiture collante de la Lybie sous dictature de l’équipe du guide Kadhafi.

La justice paralytique rendra dans une bonne dizaine d’années ses verdicts motivés dans ces dossiers qui mouillent toute la Sarkozie noyée dans tant d’autres affaires puantes qu’elle ne s’en relèvera probablement plus jamais… ce fut la chance du petit marquis poudré, grand artiste du détricotage des anciens partis traditionnels qui se demandent toujours ce qui a bien pu leur arriver.

Le cas français n’est pas isolé puisque le même phénomène s’est produit aux USA, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Italie, en Grèce, en Hongrie, en Autriche, en Pologne… les peuples se révoltent partout… les réseaux sociaux sont en ébullition… les abstentionnistes deviennent la véritable variable d’ajustement… les lanceurs d’alertes se multiplient… la vieille garde au pouvoir ne sait plus à quel saint se vouer pour tenter de gouverner des pays qui deviennent pratiquement tous ingérables.

Magnifique spectacle de la décomposition d’une civilisation agonisante qui se réfugie dans ses palais de soins palliatifs… chienlit, chaos, pétaudière, désordre, anarchie… on se croirait au balcon du Palais Impérial sur le Mont Palatin pour admirer avec l’Empereur Néron le grand incendie de Rome en juillet 64… Un spectacle d’apocalypse qui aurait inspiré à Néron son sublime poème, heureusement oublié, sur la Prise de Troie.

Hubert Robert, L’Incendie de Rome, vers 1770-1785

Risquons un parallèle audacieux entre Lucius Néron et Emmanuel Macron… c’est amusant, même intéressant… J’imagine Macron sur les marches de son Palais Elyséen, composant un poème musical… pour harpe et choeur de vestales… ‘la Prise du Pouvoir’… inspiré par le spectacle terrifiant d’une Europe incendiée…

Une bonne image percutante pour une éventuelle conférence de presse… ‘Oui, Messieurs, Macron est évidemment le Président des riches possédants qui l’ont fait élire…  Emmanuel Macron est à l’Europe actuelle ce que Lucius Néron fut à la Rome antique.’… Le poids des mots, le choc des photos… de quoi faire saliver nos pisseurs d’encre qui se chargeront volontiers de trouver la manchette racoleuse, celle qui fait vendre leur papier-cul qui ne se vend plus.

Une réflexion qui m’amuse ce matin… nous nous plaignons toujours du manque de transparence des autres… Assez juste d’ailleurs… mais sommes-nous tellement plus transparents nous-mêmes ? Si nous aimions tant la transparence, pourquoi ne sommes-nous pas tous des soutiens enthousiastes d’Elise Lucet, des lanceurs d’alertes ?

Pourquoi Nicolas Sarkozy refuserait-t-il l’entretien téléphonique avec notre héroïne ? Pourquoi voulons-nous toujours laver discrètement, en cachette, notre linge sale en famille ? Pourquoi pratiquons-nous en permanence le culte du silence ? Pourquoi avons-nous une telle peur de la vérité ?

Au fond, étant nous-mêmes des partisans convaincus de l’opacité, nous portons au pouvoir des élus qui nous ressemblent, qui vont encore forcer le trait pour habiller un bébé tout crotté… je peux comprendre la préférence des ploucs pour les couches propres, à condition d’être conscient du fait qu’elles seront rapidement salies… On aura beau nettoyer épisodiquement bébé, la machine à crottes persistera à déféquer comme tous les autres mammifères de la planète… bref, il ne suffit pas de nettoyer le caca pour sortir de son cycle infernal… Moralité, on reste dans la merde.

Dans ce contexte malodorant, une mention spéciale pour la bourgeoisie qui cultive le secret avec un art consommé du silence hypocrite… je ne connais rien de plus indéchiffrable, de plus mystérieux, de plus masqué, de plus indifférent, que ces bourgeois qui exigeraient soudainement cette transparence qu’ils n’ont jamais pratiquée, cette parole qu’ils condamnent vigoureusement dès qu’elle menace un de leurs médiocres intérêts.

Le bourgeois est un spécialiste de la pêche en eaux troubles, ces eaux marécageuses où nagent les plus gros poissons, ceux qui détestent, à raison, les dangers de se faire voir dans des eaux cristallines… Secrets de famille, secret bancaire, secrets conjugaux, secret des affaires, diplomatie secrète, services secrets, secret de la confession, secret du bonheur, du malheur, secrets religieux, sectes, sorciers, marabouts, secrets de nos vies privées, secret des salaires, secrets fiscaux, secrets des paradis exotiques, secret défense, secrets des archives classifiées…

Que de secrets… permettez-moi donc de sourire de toute cette transparence… elle n’existe que là où on réussirait à nous l’imposer… parallèlement, se développeraient alors tant de techniques efficaces pour la brouiller, la manipuler, la contrecarrer, avec les rumeurs les plus folles, les théories du complot, les mensonges les plus éhontés, partant du vieux principe catho-paulinien repris par Josef Goebbels… ‘plus c’est gros, mieux cela passe’.

La transparence nous dérange déjà… que dire alors de la vérité ? Avec la vérité, on touche à l’insupportable… D’abords, quelle vérité ? La vôtre, bien sûr ?… ‘Il se fait, cher ami, que je pense très exactement le contraire de ce que vous venez d’oser prétendre… ce sera donc votre parole inaudible contre la mienne infiniment plus respectable.’

‘Nous verrons un jour, dans dix ans, ce que Dame-Justice en décidera… entre-temps, bel ami, je vous prie de vous taire, de cesser vos diffamations gratuites, de trembler à la seule idée de devoir rencontrer mes conseillers intègres qui vous feront rendre gorge de vos mensonges.’

Transparence, à la rigueur, Vérité, faudrait voir à ne pas exagérer. (VC 1.1)

Vilain Coco

Laisser un commentaire