Pokerface

Scarface, c’était Al Capone, l’homme qui prétendait obtenir beaucoup avec un sourire… mais tellement plus avec un sourire doublé d’un Smith & Wesson 9mm braqué sur la tempe de sa victime… Pokerface, ce sont ces rois du poker que j’ai bien connus car j’ai pratiqué, avec passion, le jeu de la vie et de la mort durant de nombreuses années.

Osgood Perkins & Paul Muni – 1932 film Scarface.

Tout jeune, j’avais appris les règles du poker dans la salle de bridge du Royal Léopold Club… nos professeurs n’étaient ni les meilleurs, ni les plus mauvais… Jean de Burbure de Wezembeek, Jean-Luc Vandenbossche nous apprenaient les rudiments du grand art… rapidement chassé de la salle de bridge par les gens sérieux, nos parties de poker se sont ensuite déroulées dans l’appartement de Jean-Luc qui avait épousé la ravissante Béatrice de Spirlet.

Je n’étais pas un joueur flamboyant, plutôt un gratteur de gains pour assurer le train de vie que mes parents ne pouvaient pas m’offrir… je me souviens que je cachais soigneusement mon trésor de guerre dans la bibliothèque de ma chambre d’adolescent… environ 150.000 francs belges qui me servaient de matelas opérationnel pour les prochaines parties.

C’est à cette époque que ma passion m’a permis de rencontrer Jacky Dupont qui animait la grande table de la Brasserie Legrand au coin des avenues Louise – Legrand… Nous avons sympathisé rapidement au point que Jacky m’acceptait derrière lui, me laissait regarder dans son jeu… j’ai alors compris la différence entre un tâcheron et un grand artiste.

Jacky Dupont au poker, c’était Mozart au piano… je passais des nuits entières à admirer le travail du champion qui gagnait huit fois sur dix… c’était des tables de sept-huit joueurs qui pratiquaient le 52 cartes alors que nous étions plutôt des adeptes du 32… les sommes engagées au Legrand me semblaient considérables pour l’époque… il y avait régulièrement plus d’un million de francs belges sur la table.

Des années plus tard, j’avais questionné Jacky sur sa capacité de régulièrement réaliser des gains importants au poker… la réponse à fusé… ‘Coco, tant que tu joues ta vie au poker, tu peux gagner… le jour où tu joueras au poker pour t’amuser, tu vas fort probablement perdre tout ce que tu avais gagné.’

Edouard Washer jouait au poker pour s’amuser… heureusement pour moi… il avait sa table du week-end dans sa superbe propriété, ‘La Barrière’, à la sortie de Waterloo vers Nivelles… J’avais accepté une première invitation qui m’avait rapporté gros… Impossible alors de ‘Faire Charlemagne’… Exclu de se retirer les mains pleines comme le grand Empereur qui avait su garder toutes ses conquêtes sans jamais en rendre une seule avant de perdre la vie.

il me fallait donc revenir à table chaque week-end car le propriétaire de La Barrière comptait bien récupérer ce qu’il avait perdu la semaine précédente… Edouard a heureusement fini par se lasser de perdre, me libérant ainsi de ma peur au ventre quand je devais aller pour gagner… Jacky Dupont avait donc parfaitement raison… Edouard, trop riche, jouait pour s’amuser… il ne pouvait donc pas gagner malgré cette bague déposée sur le tapis vert pour préciser à la table qu’il acceptait des surenchères illimitées.

Quand vous n’aviez pas ses moyens, il y avait évidemment de quoi trembler… que feriez-vous avec un carré d’as en main si votre adversaire vous relançait… ‘Tes 100.000 secs, plus 3.000.000’… Moi, je sais… je jetterais mon carré d’as, je prendrais mes gains, je quitterais la table, furieux, pour ne plus jamais revenir… Charlemagne en aurait probablement fait tout autant.

Les grands hôtels de Courchevel offraient souvent une salle de jeux à leurs clients… il y avait une très grosse table hébraïque au ‘Carlina’, une sorte de synagogue pour riches rabbins défroqués… on y jouait de tels montants qu’il valait mieux ne pas péter plus haut que son cul… Il y en avait une autre, heureusement plus modeste, à l’hôtel des ‘Célibataires’ où j’eus quelques années mes habitudes.

Nicolas le photographe, un bijoutier local, un Polonais dont j’ai oublié le nom, trois camelots forains… Antoine vendait des casseroles, un autre du vin, un dernier des breloques… la partie démarrait à 16h30 après le ski pour se prolonger jusque aux petites heures du matin… Christophe nous servait régulièrement à boire en observant souvent la table…

Skieur fabuleux, après chaque chute de neige, Christophe laissait sa trace unique en mono-ski dans un des couloirs avalancheux du Rocher de La Loze… une espèce de signature hivernale… Trahi en amour, comme de coutume, Christophe s’est finalement suicidé quelques années plus tard en détachant les sangles de son parapente au-dessus de la piste des Verdons… Il s’est pris pour un ange blond… bonnes vacances à tous.

Nos parties se jouaient à cinq ou six, 32 cartes, cave renouvelable, à 1000 nouveaux francs l’unité de cave, payable au grand comptant, en biffetons s’il vous plaît bien… les types se pointaient avec des liasses de billets, le carnet de chèques n’étant visiblement pas leur mode de paiement préféré… on se demande pourquoi…

Je me souviens d’une longue nuit durant laquelle j’avais gagné mes vacances… environ 18000 euros… en une nuit, trois ans de mon salaire mensuel de cette époque… j’ai annoncé le lendemain soir à mes amis ma décision de ‘faire Charlemagne’… je ne vous raconte pas ce que je me suis pris dans la tronche… définitivement exclu du groupe avec fracas, je n’ai plus jamais joué au poker de ma vie… un choix s’imposait… soit devenir joueur de poker professionnel… soit retourner au bureau pour une misère mensuelle qu’il y avait alors lieu de transformer en abondance… j’ai tout de même choisi le bureau.

Charlemagne (742-814), Roi des Francs, petit fils de Charles Martel, dynastie des Carolingiens. Gravure de la fin du XIXeme siècle. En effet, la chance tournait, et comme le roi commençait à perdre, il n’était pas fâché de trouver un prétexte […] pour faire Charlemagne. — (Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires)
Une anecdote amusante de ma vie de joueur reste bien ces tables de jeunes que nous avions régulièrement à Westende dans la villa des D’havé qui donnait sur la cuvette des deux fameux terrains d’honneur… nous y disputions de longues parties nocturnes de poker avec Jacques D’havé, Pierre Neuville, l’un ou l’autre Forton.

Je n’ai plus revu les Forton… Jacques D’havé est devenu avocat… Pierre Neuville a été sacré meilleur joueur du monde de poker à Las Vegas en 2016… il joue toujours au poker puisque c’est devenu son métier et sa passion… il vous suffit de le suivre, comme je le fais régulièrement, sur son mur Facebook pour vous tenir au courant de ses succès comme de ses rares échecs.

Jacky Dupont m’avait appris la musique, j’ai transmis la partition symphonique à Pierre Neuville, je savoure ses exploits en imaginant cette autre vie qui eut été la mienne si je n’avais pas décidé de mettre un terme à cette addiction qui me semblait trop risquée… Pierre s’est emparé d’un témoin qu’il a porté à des niveaux qui n’étaient certainement pas les miens… Pierre m’offre au moins le plaisir de constater que toute la science de Jacky Dupont aura largement été mise à profit par ses soins.

Je n’étais finalement qu’un petit joueur… je n’aime que le risque trop calculé… je ne suis fait ni pour le jeu, ni pour l’amour… comme le soulignait si bien mon pauvre père décédé en 1971, avocat déçu par le choix professionnel de son aîné… ‘Coco, tu n’es qu’un vil commerçant’.

‘Oui, Papa, je ne suis qu’un vil commerçant’… heureusement pour toute notre famille d’ailleurs car si ne n’avais pas fait les meilleurs choix toute ma vie durant, je n’ose même pas imaginer où nous en serions tous aujourd’hui… le commerce aura sauvé de la ruine notre illustre branche familiale.

Scarface, Pokerface ou Businessface… choisissez businessface, de loin le moins risqué.     (VC 1.1)

Vilain Coco

Un commentaire

  1. Merci pour tes belles expériences au jeu , si bien racontées et qui nous permet une fois de plus de nous situer par rapport aux jeux de hasards. Vive la transmissions .

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