La malédiction du bonheur

L’été s’installe doucement au Royaume de Gotha… la semaine risque enfin d’être belle… les piscines de Lasne brillent sous le soleil… les barbecues carbonisent les chipolatas, les pommes en chemise, pendant que Germaine, la petite bonne, remue la salade mixte… les petits chérubins hurlent dans les jardins avant de plonger joyeusement dans une eau limpide à trente degrés… les parents palabrent à l’ombre des terrasses couvertes en s’enfilant quelques litres de Minuty rosé, la boisson du bonheur simple entre amis.

Maman soigne toute sa tribu pendant que Papa, après Roland Garros, se régale de son Mondial 2018 en attendant les étapes de montagnes du Tour de France, Federer ou Nadal à Wimbledon… il y a tant à faire en été qu’on n’a plus une minute à soi sauf à profiter de ce petit bonheur familial qui vous tend des bras généreux… tout ici respire le calme, la paix, la volupté, la grande liberté bourgeoise.

Savourer cette grande liberté nécessite pourtant une belle dose d’inconscience… Pourquoi sombrer dans une dépression regrettable alors tous les ingrédients du petit bonheur sont à portée de nos mains… inutile de vous préciser que l’inconscience, sœur jumelle de l’indifférence, reste la principale vertu caractéristique de 99,20 % de la population atteinte de ce virus du ‘petit bonheur’ qui fait aisément de stupéfiants ravages anesthésiants.

Le Sida, la Grippe Aviaire, Ebola, la Méningite Bactérielle, le SRAS, la Fièvre Jaune, la Peste Noire, les Religions, les Grandes Famines, sont des virus épidémiologiques qui sèment la terreur parmi les plus courageux d’entre nous… Par contre, personne ne craint les épidémies virales du ‘petit bonheur’… Elles font pourtant infiniment plus de victimes que ces grandes catastrophes humanitaires…

Fortuna, déesse du bonheur, était fille de Gaïa, la Terre,  de Hades, dieu de l’enfer dont personne n’aime trop se souvenir… les Trois Grâces ‘Charites’… Agläé la Joie, Euphrosine la Grâce, Thalie la Beauté… sont filles de Zeus avec qui elles résident sur l’Olympe… Elles animent les banquets fastueux, les danses lascives, les réjouissances ludiques, qui habillent le sentiment de ‘petit bonheur’ dont l’humanité est si friande… leurs complices habituels sont de fins connaisseurs en ‘petits bonheurs’ divers et variés… Cupidon, Eros, Aphrodite, Dionysos, Bacchus… Vous me suivez ?

Un être humain, normalement constitué, ne résiste pas longtemps à l’ivresse de ces charmes regroupés… le jus de la vigne, les jeunes filles en fleurs, les danses érotiques, les victuailles roboratives… il n’est donc nullement étonnant de constater la joie normale de tous ces débauchés qui pataugent dans des plaisirs promis sur l’arbre du Paradis Terrestre… ils ne font rien d’autre que ce que fit Adam lorsque Eve lui ouvrît les bras, juste avant les jambes, pour qu’il cueille le ‘fruit défendu’ que Zeus lui avait strictement interdit de déguster.

Malédiction des malédictions, tout n’est que malédiction… pensent les 0,80 % d’humains conscients qui refusent de céder à l’inconscience indifférente de leurs semblables… Mais alors me direz-vous, ces hommes conscients, non indifférents, sont très malheureux ?

Non, Madame Michu, ces hommes ne sont pas malheureux… ils sont juste consciemment non-indifférents… que vous soyez l’acteur d’une comédie de Courteline ou celui d’une tragédie grecque n’implique pas obligatoirement que l’acteur comique soit heureux alors que l’acteur tragique serait malheureux… ce ne sont que deux acteurs amoureux de leur métier, ils le pratiquent différemment sur la grande scène du théâtre de la vie… L’un est en piste au cirque, l’autre est dans l’arène pour une mise à mort… les deux saltimbanques vivent différemment une même courte vie.

Ce matin, je promenais James avec mes amis du Club Canin du Parc Brugmann… une des bourges présentes pérorait sur mes habituelles diatribes anarchistes… ‘Coco, on ne peut plus parler de rien avec toi.’… Cette stupide bourge n’a pas tort… A 77 ans, je ne me suis nullement amélioré dans le sens qui plairait à ces bourgeois détestables… Bien au contraire, et je m’en réjouis, mon couteau s’est aiguisé puisque je ne supporte plus l’inconscience indifférente de ma propre classe sociale.

Quand on ne raconte plus que des bêtises, quand on ne connaît rien à rien, quand on a décidé de tout accepter, de tout avaler, même des couleuvres, d’abandonner la terre entière à son triste sort… alors je ne demande plus qu’une chose… au moins, qu’on ferme sa gueule pour m’éviter une crise cardiaque… je ne supporte plus cette avalanche de conneries sucrées qui constituent les fondements ataviques de la grotesque pensée bourgeoise.

Politique, famille, religion, éducation, racisme, lanceurs d’alertes, Poutine, Trump, sont devenus des sujets tabous pour la bien-pensance bourgeoise nourrie par ses médias manipulateurs… Inutile de penser exactement le contraire de ce qu’ils affirment sans jamais réfléchir… Je sais que j’ai clairement raison mais il se fait que je suis inaudible pour ces gens qui ont vocation de se taire dans toutes les langues sur tous les sujets qui fâchent… ‘L’immense silence comique de leurs pantoufles’.

Les derniers bourgeois, dits intelligents, furent dix ans durant ceux de la Révolution Française de 1789 à 1799, rapidement repris en main par un génie infiniment plus intelligent qu’eux… Napoléon Bonaparte leur a militairement fait comprendre à Paris qu’ils ne faisaient vraiment pas le poids… On pouvait imaginer durant ces dix belles années que la bourgeoisie se montrerait plus consciente, moins indifférente, que cette noblesse de droit divin dont elle voulait brutalement prendre la place.

Finalement les bourgeois ont fait bien pire que les nobles mais sur une plus grande échelle grâce au glissement d’une économie de propriétaires terriens vers une économie industrielle, immobilière et commerciale… Ce ne sont d’ailleurs pas les bourgeois qui firent la révolution bourgeoise de 1789 mais les loqueteux que les bourgeois ont envoyés se faire tuer à leur place.

Salle du jeu de Paume au château de Vizille – Alexandre Debelle

Toujours la même inconscience, la même indifférence, à tout ce qui ne les concerne pas directement… Les bourges de 1789 étaient déjà profondément égoïstes… Ils se fichaient bien du sort des sans-culottes chargés de faire le nettoyage au karchër de la noblesse exécrée… il ne s’agissait pour eux que de s’emparer de leurs châteaux, leurs domaines, leurs chasses, leurs charges administratives, leurs privilèges indécents, finalement même leurs titres de noblesse… Eternel Retour du Même, en plus ridicule encore.

Une fois confortablement installés dans l’opulence de ces milliers de nobles décapités sous la Terreur, les bourges n’ont plus fait que s’affairer, spéculer, trafiquer, combiner, agioter, boursicoter, pour remplacer les nobles de sang bleu par des rentiers de sang rouge-noir, fidèles adeptes du vieil adage de la perfide Albion… ‘Tout ce qui est à moi est à moi, tout ce qui est à toi, on en discute.’

Lorsque les rentes se sont heureusement, éteintes, les bourgeois ont alors inventé le capitalisme industriel, les trusts, les monopoles, avant que n’advienne le socialisme ouvriers, puis le communisme marxiste… Trois utopies qui se résument à… ‘L’exploitation de l’homme par l’homme.’… ou inversement.

Cette réalité est aveuglante, les preuves vécues sont flagrantes, les souffrances engendrées sont ignobles, les abus des pouvoirs dominants sont criants… Pourtant rien ne change tant est grande l’indifférence, l’inconscience, des potentats bourgeois qui nous gouvernent, qui pataugent dans un ‘petit bonheur’ factice, qui imaginent que jamais rien ne pourrait basculer alors que les signes inquiétants ne cessent de se multiplier autour d’eux… ils ne voient rien, ils n’entendent rien, ils ne disent rien.

C’est la malédiction du bonheur pour des inconscients indifférents. (VC 1.1)

Vilain Coco

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