Bonnes vacances avec Ryanair

Depuis la semaine dernière, toutes les chaînes de télévision braquent leurs caméras sur la grève des pilotes de la compagnie Ryanair, gérée par le flamboyant Michael O’Leary… Avec un sujet aussi croustillant, la presse écrite n’est pas en reste pour tenter d’augmenter des tirages faméliques.

On aime ou on aime pas Michael O’Leary… je ne l’aime pas… mais on ne pourra pas lui contester le titre d’inventeur du modèle aérien low-cost comme celui d’animateur depuis 1994 de la plus importante compagnie d’aviation low-cost en Europe… Ryanair est devenu aujourd’hui le plus gros transporteur européen avec une flotte colossale du seul modèle Boeing 737 dont elle commande une cinquantaine d’exemplaires neufs chaque année, pratiquement un par semaine, avec des perspectives grandioses pour le futur… si futur il y a.

Le type est aussi imbuvable que son modèle d’affaires basé sur des économies drastiques dans tous les domaines pour offrir ses vols à des prix fracassés… s’il cède aux revendications compréhensibles de ses employés, syndiqués ou pas, le modèle Ryanair s’écroule à coup sûr… s’il ne cède pas, le modèle s’écroulera plus tard mais certainement pas pour le vieux renard qui aura réussi à revendre sa compagnie à un des mastodontes du secteur qui tentera de modifier son modèle principal en jouant sur les deux tableaux… le vrai luxe très cher d’un côté, la bétaillère très bon marché de l’autre.

Le point faible dans cette affaire Ryanair est que cette grève est orchestrée par les pilotes qui sont les rares employés correctement payés par Ryanair… un pilote Ryanair gagnerait entre 150 et 200.000 euros par an alors que le personnel de cabine, les agents au sol, seraient largement sous-payés, tous avec des contrats léonins, de droit irlandais, qui sont à prendre ou à laisser.

Les dernières victimes du tourbillonnant Irlandais sont surtout les 55.000 passagers privés de leurs vacances annuelles en espérant une indemnisation ridicule qui fera l’objet de longues procédures judiciaires, de conclusions, de remises, d’appels, d’expertises, pour déboucher sur des résultats lointains qui n’intéresseront plus les justiciables mais les seuls justiciers grassement nourris sur ce nouveau cadavre.

Le phénomène du low-cost, du pas cher, du gratuit, du moins cher que gratuit, dans de nombreux domaines est un suicide collectif que la précarité grandissante ne fera pourtant qu’accentuer… Mon frère Thierry est un des grands théoriciens, penseur de cette précarité qu’il pratique depuis de nombreuses années… Ayant fait récemment quelques emplettes chez Wibra, un des temples de la précarité avec Aldi, Lidl, IKEA, Thierry me ramène fièrement cinq superbes tapettes à mouches et six paires de lunettes de lecture… tapette à 0,80 euro pièce… lunette à 1 euro pièce.

Pensivement, mon frère, philosophe précaire, m’interroge sur ma capacité de produire de tels articles à des prix aussi ridicules… vaste débat… ce n’est évidemment plus possible en Europe, raison pour laquelle toutes nos usines manufacturières ont d’ailleurs été rapidement délocalisées vers des pays qui pratiquent l’esclavage moderne prôné par les milliardaires arrogants du symposium de Davos.

On avait commencé par les ouvriers, on attaque aujourd’hui les classes moyennes, les cadres, les ingénieurs, les managers, la matière grise, celle que les pays en voie de développement peuvent fournir en quantité pratiquement illimitée à des prix infiniment plus abordables… Michael O’Leary pourra aisément recruter des pilotes des pays de l’Est, des pays asiatiques, qui seront ravis de venir travailler à moitié prix des pilotes européens…

Le nivellement pas le bas est entamé depuis trente ans, il ne s’arrêtera pas… Michael ira puiser dans cette armée de réserve les forces dont il a besoin pour maintenir à flots son modèle low-cost… c’est d’ailleurs ce qu’il est probablement déjà en train de faire… ce type est malin comme un singe, il y donc belle lurette que ses plans B et C sont dans les tiroirs de son bureau… il cédera le strict nécessaire pour remettre la machine en route, gagner du temps, organiser la riposte qui sera certainement brutale pour les dindons de cette mauvaise farce…

Michael O’Leary n’a pas le monopole du détestable dialogue social… c’est de bonne guerre dans la majorité des grandes multinationales qui ont les syndicats en horreur… je ne peux pas toujours leur donner tort… l’idée généreuse du syndicalisme entre les mains de redoutables imbéciles est une arme qui peut rapidement devenir fatale dans une entreprise aussi puissante soit-elle.

De mon temps, dans les grandes sociétés informatiques, le seul fait de se présenter à des élections syndicales signifiait un arrêt brutal de la carrière du futur délégué syndical à moins d’y avoir été discrètement encouragé par sa direction pour infiltrer cette opposition malvenue… il vaut mieux être bien informé de ce qui se passe dans le secret de ces cellules quasi-révolutionnaires.

Puisque la société Ryanair est une si mauvaise société au plan social, pourquoi ne pas la quitter au lieu de vouloir la démolir ? Des talents syndicaux aussi rares devraient pouvoir se recaser sans problèmes dans une société plus accueillante, plus sociale, plus performante ? J’adorais tenir ce discours à mes délégués syndicaux qui passaient leur temps à nous massacrer tout en s’étonnant du pourquoi je leur refusais la moindre augmentation en fin d’année…

Vous m’avouerez qu’il faut être masochiste profond pour augmenter le salaire de représentants syndicaux… ils ont en général soixante jours d’absence par an, consacrant principalement le reste de leur temps à foutre le bordel, à vous emmerder en interne… beaucoup sont finalement partis… à ma plus grande joie… Bizarrement ils ne se sont généralement pas représentés à des élections syndicales dans leurs nouvelles entreprises que nous informions volontiers si elles nous le demandaient, ce qui fut souvent le cas.

Fondamentalement, le problème n’est pas Ryanair… Ryanair n’est que la partie visible de l’iceberg… le problème est politique… ce sont les politiques qui favorisent la précarité grandissante, laquelle est bien obligée de se tourner vers le low-cost, lequel accélère la précarité de ceux qui ne l’étaient pas encore… le suicide collectif est en marche avec une minorité de très riches qui pensent pouvoir aisément exploiter une majorité de très-très pauvres.

Cette société binaire de maîtres et d’esclaves est clairement une société à hauts risques car, depuis la nuit des temps, les esclaves ont une fâcheuse tendance à fomenter des révoltes nourries de leur naturel ressentiment nietzschéen… Souvenez-vous de la révolte des esclaves commandés par Spartacus… elle annonçait, bien plus tard, l’invasion des barbares gaulois d’Alaric, l’agonie de l’Empire Romain d’Occident avant celle de l’Orient sous les assauts de Mehmed II à la tête de ses Ottomans musulmans.

La lente paupérisation des Européens obligés de consommer des produits moins chers que gratuits annonce bien évidemment de graves troubles sociaux dont Caterpillar, Ryanair ou Carrefour ne sont que l’écume d’une probable grande vague monstrueuse qui emportera tout sur son passage…

Le réveil sera douloureux pour les politiciens aveugles, ceux et celles qui avaient osé prétendre qu’on vivait trop bien avec 1.500 euros par mois, qu’il faudrait essayer de se contenter de 1.000 euros par mois, une véritable fortune comparée au 100-150 euros mensuels d’une majorité d’esclaves africains… la précarité politiquement programmée, encouragée, ne nourrit que l’accroissement du nombre de précaires qui la subissent dans le ressentiment.

Michael O’Leary fera fortune sur le dos de ces précaires qui mendieront une place, bientôt debout, dans les rutilants Boeing 737 de sa Ryanair… le suicide collectif est en marche jusqu’a ce que les profiteurs de ce système autodestructeur se retrouvent accrochés à un réverbère à la sortie de leurs palais.

Aveugles, sourds, muets, sont en bonne route vers le gibet de Montfaucon. (VC 1.1)

Vilain Coco

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