Conseils du vieux notaire

Les grandes vacances sont déjà terminées… c’est bientôt la rentrée des classes avec le choix délicat du cartable recommandé par les journaux télévisés pour que Chouchou retourne sur les bancs du collège, de préférence dans l’enseignement libre, celui qui fait de vos enfants de bons citoyens bourgeois au service du Roi et de l’Archevêque de Malines.

Les bourgeois ont leurs habitudes, notamment celle d’exercer le même métier que papa, ce qui nous donne des lignées de médecins, d’avocats, de magistrats, d’architectes, d’industriels, de notaires… Parmi ces métiers de robe, une bonne grosse étude notariale constitue une fort belle rente de situation… le métier est emmerdant à périr mais il offre de solides compensations à en juger par le train de vie confortable de cette élite bourgeoise.

On a son médecin de famille, sa maison de famille, sa société de famille, une servante qui fait partie de la famille… il est utile d’avoir son notaire de famille pour soigneusement conserver dans ses minutes poussiéreuses les traces cruciales des grands moments existentiels d’une fidèle clientèle… Dates de naissances, identités complètes, adresses, domiciles successifs, contrats de mariages, achats-ventes de biens immobiliers, prêts hypothécaires, constitutions de sociétés, assemblées générales extraordinaires, capitalisations, publications au journal officiel, testaments, actes de décès, héritages, liquidations de successions… affaires suivantes.

On ne soulignera jamais assez l’intérêt de se choisir un bon notaire et de lui rester fidèle pour se faciliter une existence déjà bien assez complexe que pour ne pas se la compliquer plus encore… la remarque est valable pour votre assureur, votre banquier, votre garagiste, vos prestataires de services divers et variés…

La fidélité était autrefois une vertu courante… elle n’est tristement plus de mise aujourd’hui dans un monde qui privilégie dorénavant le seul prix au détriment de la qualité devenue un luxe impayable pour le commun… Quand le boudin-purée-compote de chez Picard remplace le caviar osciètre de chez Petrossian, force est de prendre acte de la modification profonde d’une société de laquais qui n’a plus les moyens des seigneurs d’autrefois.

A titre anecdotique, ma jeunesse au splendide Royal Léopold Club fut bercée par les facéties à répétition du Chevalier Jean de Burbure de Wezembeek, un seigneur qui adorait les jeunes, qui les arrosait de sa générosité bienveillante… Que préfères-tu, Coco me demandait-il en débouchant un beau cru… ‘Un grand vin dans une petite année ou un petit vin dans une grande année ?’… Devant ma perplexité de néophyte, Jean partait alors d’un grand rire tonitruant… ‘Voyons Coco, il faut évidemment préférer un grand vin dans une grande année.’

Tellement vrai, mais tellement rare depuis que le grand vin dans une grande année devient juste impayable sauf pour les grands de ce monde… On parlait autrefois des caves de notables… la cave du curé, de l’avocat, du banquier, surtout la cave du notaire… Que sont donc ces splendides caves devenues ?

Bues, bouchonnées, passées, héritées, revendues ? Un peu de tout cela bien sûr avant d’aller reposer dans les armoires climatisées, cadenassées, des milliardaires américains, chinois, parfois européens… à bord d’un somptueux yacht de cent cinquante mètres de long… dans les salons d’un Private Falcon Exécutive 8X de Bloch-Dassault… sur la table de palais des mille et une nuits.

Encore heureux que les émirs arabes, musulmans orthodoxes, ne boivent théoriquement pas de vin… Quant aux musulmans de gauche, ils préfèrent leurs alcools durs discrètement versés dans des verres opaques pour faire croire aux Nicaises qu’ils ne boivent que l’eau d’Allah servie sur le Chivas Regal de leurs petites gourdes personnelles.

Mais je m’écarte de nos bons vieux notaires ‘décavés’ qui se contentent aujourd’hui de second, voire même de troisième cru à peine classés… ces honnêtes piquettes que les grands châteaux réservent à leurs anciennes clientèles en voie de précarisation sous surveillance des autorités du village global de Davos… ‘Big Fric-Brother is watching you’.

Mon notaire de famille, aujourd’hui retraité, me téléphone la semaine dernière pour me raconter un détail croustillant qui l’avait horripilé, détail relatif à la signature de la paix financière signée par mes soins avec mon ex-famille Haas-Logé dans son ancienne étude.

Notaire de père en fils depuis plusieurs générations, mon excellent ami, notaire honoraire retraité, me rappelle les conseils avisés de son père aux termes des expériences vécues durant sa longue carrière notariale… je n’ai pas connu le père dont le fils me dit qu’il n’était pas facile même s’il était rigoureux dans l’exercice de sa profession.

Ayant lui-même souffert des refus de son père durant sa jeunesse, mon ami s’en amuse aujourd’hui en repensant à ma situation désastreuse pour ne pas avoir respecté les deux grands principes que son père lui avait toujours martelés.

Premier grand principe… cela ne se dit pas mais cela devrait se faire… ‘On ne donne jamais rien à ses enfants de son vivant sauf une excellente éducation dont ils doivent se contenter avant d’hériter’… il faut impérativement faire la sourde oreille aux conseils des experts, banquiers, gestionnaires, avocats, fiscalistes, qui ne prêchent que la mauvaise parole pour développer leurs propres chapelles mercantiles… Bref, on ne se déshabille pas avant de tirer sa révérence… alors que Coco s’est retrouvé à poil de son vivant… rigolo, non ?

Deuxième grand principe… ‘On se marie pour le meilleur, surtout pour le pire, avec un contrat de séparation de biens pure et simple’… On respecte ce contrat à la lettre toute sa vie… chacun gère ses billes comme il l’entend… sans confier aucun autre pouvoir sur celles qui lui sont propres… un vieux notaire expérimenté, qui a souvent vécu la douceur des mariages énamourés comme la tempête des divorces haineux, sait parfaitement de quoi il parle…

Le Couple mal assorti 1517 -Barcelone – Lucas Cranach l’Ancien

Comment alors ai-je alors pu épouser deux femmes qui ne me parlent plus, qui me massacrent avec une obstination venimeuse, fielleuse, haineuse, alors que je me suis contenté de faire leurs fortunes ? Rigolo, non ? Mon ami notaire s’en amuse beaucoup… J’en ri jaune mais je suis bien obligé d’en rire avec lui…

L’expérience des autres n’aura donc jamais servi à personne me disait déjà mon père… même pas à moi ? Un homme averti en vaudrait pourtant deux ? Une foutaise de plus… la vie est une expérience individuelle, un parcours solitaire, qui se nourrit de ses échecs comme de ses succès… les succès annoncent les échecs qui préparent d’autres succès… Tout se mélange dans le tout, que la soupe soit délicieuse ou brouet à la grimace… il n’y a rien à déplorer dans la sculpture de soi.

Ce qui intéresse finalement un homme, c’est son bilan, son compte de résultats, sa ‘bottom line’, cette dernière ligne qui devra bien s’écrire un jour… un bénéfice ou une perte… une mise en forme de postes positifs ou négatifs qui ne sont que les composantes du bilan global… il faut apprendre à lire un bilan dans son ensemble comme un roman, un essai, un livre d’histoire, un traité de philosophie… Ce fut un bon moment ou une perte de temps ?

On s’est connu, on s’est aimé, on s’est quitté, la vie continue, il n’y a rien à regretter. (VC 1.1)

Vilain Coco

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