Vivre la vie

Naturellement inquiets, les vrais entrepreneurs dominent leurs peurs… prendre les avis autorisés, écouter les recommandations pontifiantes de l’entourage, c’est bien normal tout en gardant constamment à l’esprit que les conseilleurs ne seront en définitive jamais les payeurs…la documentation réunie, les conseils reçus, il faudra réfléchir, peser, arbitrer, apprendre à décider… dans la solitude.

Les grandes décisions sont finalement toujours solitaires, résolument orientées vers l’action, après les longs débats démocratiques qui ne produisent que de l’inertie… il est tellement plus facile de ne rien faire, de flotter tel le bouchon sur la vague, de vivre au gré des événements… Pourquoi agir alors qu’il est si confortable de ne rien faire ?

J’ai visité deux fois les gorges du Verdon, d’abord pour la magie des paysages grandioses du canyon, surtout pour observer ces champions des escalades vertigineuses sur parois verticales… s’arrêter au pont de l’Artuby pour percer le mystère des sauts à l’élastique dans un gouffre de 182 mètres de profondeur… La route des gorges est déjà impressionnante au volant d’une voiture mais alors que dire des performances de ces jeunes qui dominent leurs peurs par volonté de vivre des moments d’exception ?

Mêmes sensations dans le massif du Mont-Blanc, devant la Dent du Géant, les Grandes Jorasses, en pensant à Catherine Destivelle passant la nuit dans un hamac accroché au-dessus du vide… il faut voir les vidéos de Catherine escaladant en solo le pilier Bonatti aux Drus… C’est à vous couper le souffle, beau à pleurer… loin de moi l’idée saugrenue de vous recommander cet exercice dangereux mais bien de méditer cette capacité rare de dominer nos peurs, de mesurer les risques, de se lancer dans la grande aventure.

L’esprit d’entreprise n’est pas autre chose… j’utilisais souvent ces images saisissantes dans mes conférences pour des événements où j’étais invité par ICHEC Entreprise, l’Ecole des Devoirs, la Commune de Waterloo, les Universités, les Chambres de Commerce, les Rotary et Lion’s Club, diverses associations… Comment dominer sa peur, comment peser les risques, pourquoi vouloir privilégier l’action.

Durant le questions-réponses qui suivaient ces présentations aux élèves de Paul Deschamps, aux rhétoriciens de la Commune de Waterloo, aux demandeurs d’emplois de Charleroi, je posais toujours la même question… ‘Qui dans cette assemblée de jeunes ressent le besoin inné de lancer sa propre entreprise ?’… Croyez-moi, il n’y en avait pas beaucoup… La chasse aux diplômes n’est plus en fait qu’une manière prudente d’éviter les risques, de conjurer les peurs, de rechercher la sécurité… à plat ventre chez les autres.

Les sociétés multinationales connaissent par cœur cette mécanique des terriens pour convaincre les meilleurs éléments de leur vendre leurs jeunes talents… les départements de Ressources Humaines, les grandes sociétés de chasseurs de têtes, vont exploiter le filon aurifère en leur faisant miroiter des salaires, des voitures, des avantages en nature, des bonus, des promesses de carrière pour peu d’élus dans une masse d’appelés.

Les écoles, les universités, les familles, les politiques, ne forment que de bons soldats obéissants, disciplinés, le doigt sur la couture du pantalon, au service de la reproduction animale, de l’entreprise, de la Patrie, de la religion… celui qui ne rentre pas dans ce moule n’est à priori qu’un détestable mouton noir… Tout est d’abord mis en œuvre pour le massacrer administrativement, financièrement, fiscalement, en espérant son échec pour qu’il rentre dans les rangs du troupeau gardé par les chiens.

Quand vous entendrez dire qu’on aime les entrepreneurs, vous devriez partir d’un grand éclat de rire convulsif… Non seulement on ne les aime pas mais on les déteste viscéralement sauf s’ils se permettaient de réussir...

Quand vous entendrez dire qu’on aime les entrepreneurs, vous devriez partir d’un grand éclat de rire convulsif… Non seulement on ne les aime pas mais on les déteste viscéralement sauf s’ils se permettaient de réussir malgré les innombrables obstacles… En effet, rien ne leur sera épargné par le fisc, les finances, les administrations, les banquiers, la justice, les huissiers pour étouffer dans l’oeuf toutes velléités de se singulariser… Ils sont ces falaises verticales, ces murs de granit, ces pics de l’impossible, que le véritable entrepreneur doit être capable de vaincre à mains nues.

‘Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait’… Mark Twain définissait ainsi le credo inébranlable de ces êtres d’exception qui ne pourront jamais se contenter de la banale médiocrité du commun… vivre la vie des autres est à la portée de tous, vivre sa propre vie exige les peurs, la souffrance, l’adrénaline du risque calculé.

Un ami banquier à qui j’expliquais mes projets me regardait pensivement avant de me lâcher… ‘Coco, je m’inquiète pour toi’… Heureusement qu’il s’inquiète pour moi, aussi non il ne serait pas banquier… tous mes proches s’inquiètent pour moi depuis toujours… leurs inquiétudes sont supportables dans la mesure où elles n’ajoutent pas de stress à celles qui sont déjà les miennes…

Je suis évidemment inquiet mais en mettant tout en œuvre pour me protéger à ma manière… le risque est présent mais c’est mon métier de le mesurer sans l’autoriser à me paralyser… En fait, je suis surtout très inquiet pour cet ami banquier comme pour beaucoup de mes proches qui choisissent délibérément de ne rien faire sauf de se laisser bercer par les vagues au gré des courants sous-marins.

Si la vie se résume à naître, étudier, se marier, procréer, travailler, se retraiter, jouer avec ses petits-enfants avant de mourir seul, alors les inquiets chroniques n’ont pas tort de choisir cette sombre banalité… cela n’a pas beaucoup de sens mais au moins c’est calme…

Si la vie est un combat incessant pour rêver de donner du sens au seul fait de la vivre, c’est alors mon choix mais il est bougrement tumultueux… Vivre pleinement à du sens, sens que n’a pas une vie qui se borne à renaître en nous imposant l’obligation hormonale de la reproduction… la seule justification d’une telle vie évolutive ne serait alors que d’espérer l’améliorer encore pour les générations qui nous suivront… l’éternel retour du même en l’espérant meilleur, encore et toujours grâce à ceux qui ont choisi le combat.

Vendredi prochain, je pars deux semaines en vacances sur mon bateau enfin réparé après son incendie accidentel d’il y a deux ans… Quel bonheur que de retrouver ‘Monade’, ma belle endormie, sur les quais du port de Santa Lucia à la sortie de Saint-Raphaël en direction de l’Estérel… pas de grande croisière pour cette reprise de contact avec ce qui faisait mon bonheur sur la mer en été après les séjours en montagne durant l’hiver.

La mer, la montagne, le sport, le travail, Systemat, sont mes plus beaux souvenirs du soir, ceux que j’ai trop généreusement transmis à mes proches qui se les sont rapidement appropriés sans jamais se soucier de m’en remercier… bien au contraire… ils ne s’inquiètent même plus pour moi, ils ne s’inquiètent que pour eux, sans raison sérieuse d’ailleurs, puisqu’ils se contentent douillettement de ne rien en faire.

Notez bien que je ne me soucie pas de l’inquiétude des proches à mon sujet… c’est plutôt moi qui était et reste très inquiet pour eux quand je les vois inertes, indécis, assoupis, mous, paralysés, indifférents à tout ce qui ne les concerne pas directement… triste spectacle du troupeau qui avance à l’aveugle sans savoir où il va, juste parce que le berger et ses chiens lui indiquent le chemin vers un dernier pâturage… celui qui précède l’abattoir.

Le Verrocchio (1435-1488), statue du condottiere

Quand les vaches quittent les villages suisses pour rejoindre les alpages d’été, on leur accroche une grosse cloche autour du cou pour les retrouver durant la transhumance de juin, la désalpe de septembre…chaque cloche a un son particulier pour identifier une vache égarée…un agréable concert de casseroles, une allégorie musicale du troupeau humain qui vieillit sans se poser la moindre question puisque son sort dépend de ses maîtres ou de ses dieux.

‘Ni maîtres, ni dieux’ est une magnifique formule anarchiste… elle s’accorde parfaitement à la vision que je me fais d’un condottiere conquérant qui déciderait simplement de vivre pleinement sa propre vie, sa seule et unique vie.

Pas de question sur le sens de la vie, juste la brûlante question de la vivre. (VC 1.1)

Vilain Coco

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