Le mal-aimé

‘Je me fous du monde entier… quand Frédéric me rappelle… les amours de nos vingt ans… nos chagrins, notre chez soi… Après ce fut la plus belle des fêtes… la fête des amants… ne dura qu’un printemps… puis l’automne revint…. L’automne de la vie… tu vois qu’on t’a menti… écroulés les châteaux… adieu, le clair de lune… après tout, faut ce qu’il faut… pour s’en tailler une… une vie sans arguments… une vie de bons vivants.’ (Claude Léveillée 1.1)

J’avais 21 ans quand j’ai entendu cette superbe chanson de Claude Léveillée, un poète québecois, trop vite disparu, que les Belges feraient découvrir à la France… A la même époque, un jeune avocat français défendait à Dakar une Ministre des finances emprisonné par Léopold Sedar Senghor pour tentative de coup d’état au Sénégal…

Robert Badinter, un homme de conviction qui n’abandonna jamais… sa deuxième épouse Elisabeth Bleustein- Blanchet nous dit qu’il ne rêvait que d’une maison et d’une famille heureuse, raison pour laquelle il avait divorcé d’Anne Vernon qui ne pouvait pas lui donner d’enfants… Toute sa vie ne fut ensuite qu’un combat perpétuel pour abolir la peine de mort, pour réformer le Code Pénal Français, pour enseigner, pour communiquer, pour écrire, pour élever ses trois enfants reconnaissants.

Avec Simone Veil, nous tenons en Robert Badinter deux des personnalités juives les plus héroïques, les plus éminentes, les plus méritantes, les plus critiquées, de ce que devrait être la justice humaine dévoyée par les humains, décidément trop humains… Eux, ont vécu le parcours des combats à mort, certainement pas cette banale médiocrité des bons vivants… l’un comme l’autre ont réalisé l’harmonieuse combinaison gagnante d’une vie familiale miraculeusement heureuse avec une vie professionnelle superbement réussie.

N’ayant pas eu cette chance, je les regarde avec envie, avec une jalousie mal dissimulée, alors que ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé… il me manquait… il nous manquait… probablement les qualités qui furent les leurs tout au long de leurs existences… l’un comme l’autre ont été capables de canaliser des souffrances abominables, leurs blessures juives inguérissables, pour atteindre les plus nobles objectifs… chapeau Messieurs, Dames.

Le bonheur de voir Simone Veil au bord des larmes, dans son grand habit d’académicienne, reçue par l’ineffable Jean d’Ormesson qui prononçait avec émotion un de ses plus beaux discours, minutieusement préparé… le contraste saisissant de cet aboutissement extraordinaire comme Immortelle au 13ème fauteuil de Racine avec l’autre Simone Veil aux fourneaux cuisinant en totale simplicité le repas familial dominical.

Le bonheur aussi d’entendre les enfants de Robert Badinter, ainsi que ses deux épouses successives, évoquer la carrière de l’immense ténor, témoin en 1972 de l’exécution de son client Roger Bontemps dont il n’avait pas obtenu la grâce présidentielle… Ministre de la Justice sous Mitterrand, Robert Badinter devait encore subir en 1987 l’épreuve toute personnelle du procès hors-norme du criminel de guerre, Klaus Barbie, l’assassin de son propre père raflé à Lyon avant les camps de Drancy et la destination finale de Sobibor… Klaus Barbie bénéficiera de l’abolition de la peine de mort obtenue par sa victime… condamné à perpétuité, il finira ses jours à la prison Saint-Joseph de Lyon, là même où il avait détenu, peut-être torturé, le père de Robert Badinter avant de l’envoyer en camp d’extermination.

Des familles reconnaissantes, admiratives, unies, chaleureuses, intelligentes, désintéressées, qui racontent avec amour la vie de leurs parents… un cadeau magnifique qui ne peut donc être offert qu’à de trop rares personnalités magnifiques… j’aurais tant voulu faire partie de ce groupe prestigieux quand je rêvais, tout jeune moi aussi, d’une maison et d’une famille… j’avais d’excellents atouts pour l’espérer mais probablement pas tous ceux qui étaient nécessaires pour accéder à une telle plénitude heureuse.

il y a tant de choses à regretter en fin de vie qu’il vaut mieux ne pas trop s’en faire, même affirmer qu’on ne regrette rien comme le chantait la môme Piaf dans sa petite robe noire

Un regret bien enfoui, certainement, mais doublé d’autres satisfactions qui me permettent de dépasser cette cruelle déception… il y a tant de choses à regretter en fin de vie qu’il vaut mieux ne pas trop s’en faire, même affirmer qu’on ne regrette rien comme le chantait la môme Piaf dans sa petite robe noire… elle mentait évidemment mais elle le chantait si bien qu’on aurait fini pas la croire heureuse dans les bras de Théo Sarapo avec qui elle le chantait encore en duo, un an avant de mourir à 47 ans.

J’ai travaillé toute ma vie sous les regards d’Edith Piaf décharnée, peinte par Nicole Maskens, une de mes artistes belges préférées… ce tableau dans mon bureau faisait peur à tous mes visiteurs alors que je ne pouvais plus m’en passer… il symbolisait tout l’amour que je croyais donner alors que je ne donnais que de l’argent mais probablement pas assez de cet amour que je n’ai d’ailleurs pas reçu… une des vagues explications plausibles d’un échec qu’il est ensuite impossible de ne pas regretter.

Me reste alors l’émotion de regarder cette fleur s’épanouir chez les autres quand ils la vivent rarement, pleinement, sincèrement… c’est un fort beau spectacle qui ne sera pas le mien même si le ‘mal aux autres’ demeure indissociable de mon esprit tourmenté… j’ai finalement perdu cette capacité d’aimer que je ne confonds pas avec l’amitié… la vie m’a bouffé, Claude, comme elle bouffe tout le monde… c’est la grande bouffe hideuse, glauque, mercantile, pétaradante, vulgaire, qui s’étale sous nos yeux effrayés, devenus indifférents à tout.

Edvard Munch – Melancholy (1894-96)

Comme beaucoup d’autres, Claude, j’aurais tant voulu que tout soit autrement… j’y ai consacré toutes mes forces vives, certainement assez maladroitement puisque l’échec est patent… A quoi me serviraient les regrets… il est trop tard pour regretter quoi que ce soit… notre passé sera d’ailleurs si vite oublié, il ne nous reste donc que l’avenir, réduit à une peau de chagrin, pour sauver les meubles, pour redorer l’usure d’un blason terni par nos erreurs.

Voilà, Claude, pourquoi je n’arrive pas à me foutre du monde entier… je n’arrive qu’à me foutre du passé sauf à en méditer les erreurs pour espérer ne plus les reproduire… à défaut de servir à quelqu’un, que mon expérience serve au moins à moi-même pour que le dernier acte soit meilleur que ceux qui l’ont précédé…

Je voudrais l’écrire chaque matin en écoutant les grands requiem classiques pour me rappeler l’urgence de ne plus perdre une minute d’un temps mesuré, décompté, devenu infiniment précieux.

L’amitié, le beau, le bien, la musique, peuvent encore sauver le mal-aimé. (VC 1.1)

Vilain Coco

😉

Un commentaire

  1. Joli bilan , lucide pour ta part , je suppose . Car au final ,tu es le seul à pouvoir analyser ta propre vie . Pour un mec comme moi , ton parcour est exemplaire. Tu as su faire face à tout , depuis le décès de ton père. N’est ce pas là, le rôle d’un fils et ensuite celui d’un père. Nous sommes tous d’accord sur le professionnel. Nous sommes tous d’accord sur ta générosité. Seul d’après toi le manque d’amour serait l’explication . Je n’y crois pas un traître mot. Étant jeune j’ai rêvé d’avoir un père, telle que toi. Un homme qui te tire vers le haut , vers le meilleur. Quand à nos relations de couple respectif . Je trouve personnellement que tout était écris. J’aurais mi ma main à coupé sur ton final de couple. Même si la bienséance ne le dit pas , tu l’avais pressenti. Ce ne sont pas des erreurs mais des expériences. Au final que nous vivons tous , chacun a notre manière. On envie toujours son voisin sans jamais réellement savoir. Je te dirais ; le meilleur reste à venir.

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