Le baron Albert FRERE

Je ne lis plus grand-chose ces derniers mois… crainte d’influencer mon propre style au contact d’écrivains qui rédigent mieux que moi… peur de mélanger mes propres convictions avec celles de penseurs parfois mieux éclairés… Bref, aucune envie de diluer ma personnalité dans la pensée de tiers qui risqueraient de la contaminer… J’ai cette prétention d’être un individu original, même intelligent, sans le moindre désir de devenir une mauvaise copie d’un quelconque étranger.

Mes auteurs favoris sont connus… Friedrich Nietzsche, Michel Onfray, Régis Debray, Franz Kafka, Milan Kundera, Witold Gombrowicz, Albert Camus, Eric Zemmour, Michel Houellebecq… ajoutez-y quelques poètes comme Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, quelques livres d’histoires ou de religions… Épargnez-moi les romans qui me tombent des mains tant ils m’emmerdent… cachez surtout Marcel Proust dans les malles poussiéreuses de vos greniers pour m’éviter une attaque d’apoplexie.

C’est pourtant avec délices que je me suis plongé dans le dernier livre… ‘Offrez-vous le bonheur’… de mon ami Pierre Neuville…. je lisais hier soir le chapitre 20 qu’il consacre à Albert Frère ou Alan Hassenfeld, le patron de la société Hasbro que Pierre Neuville présidait au Bénélux…

Décédé au début du mois de décembre, Albert Frère avait probablement décidé de ses obsèques dans la plus stricte intimité privant ainsi le bon peuple belge du spectacle d’un enterrement grandiose à Sainte Gudule en présence du Gotha des affaires, peut-être même de la famille royale si elle avait jugé utile de s’y rendre, ce qui est loin d’être assuré.

Lors de la mort subite du Baron John Goossens en 2002, on avait eu droit à cette cérémonie pétaradante… Or, il se fait que John avait rejoint le groupe Frère en abandonnant les Boël de la Sofina qui ne le lui ont d’ailleurs jamais pardonné… il faut savoir que les Boël se considèrent, à juste titre, comme de véritables industriels, considérant le carolo, marchand de clous, comme un vulgaire commerçant, ce qui n’est pas faux non plus.

J’ai évidemment bien connu toute cette faune de grands requins blancs qui m’ont traité comme la sardine qu’ils auraient volontiers dévorée… vous imaginez donc mon intérêt pour les aventures de Pierre Neuville dans l’univers impitoyable de la Haute-Finance… Figurez-vous qu’en 1990, Albert Frère s’était mis en tête d’engager Pierre Neuville comme son nouveau bras droit… mais il se fait que Pierre présidait aux destinées de la société Hasbro pour le Bénélux, une société américaine propriété de Alan Hassenfeld, un ami de Pierre qui le considérait pratiquement comme son frère.

Pierre refusera l’offre mirifique du futur Baron pour rester chez Hasbro dont Alan Hassenfeld le débarquera honteusement trois ans plus tard… Pierre ne s’en remet toujours pas, se demandant aujourd’hui s’il n’aurait pas mieux fait d’accepter à l’époque l’offre d’Albert… Pire encore, le futur Baron vexé ne lui adressera pratiquement plus jamais la parole, lui refusant même le sponsoring de Jean-Michel Saive avant de lui faire refuser la qualité de membre au Golf du Zoute via le génie intergalactique local, le bien nommé Comte Léopold Lippens, Seigneur Médiéval de son minuscule village gaulois en pleine Ménapie.

Il est d’usage dans la bonne bourgeoisie belge francophone de faire silence sur les vicissitudes passées d’un défunt dont les familles en pleurs, comme le prêtre célébrant, vanteront longuement les mérites inoubliables entre la lecture de l’Evangile et la Consécration de la Très Sainte Eucharistie.

Les médias belges n’ont pas failli à cette tradition du cirage de pompes lors du décès d’Albert Frère… Ils se sont tout de même soigneusement gardés d’y ajouter trop de louanges supplémentaires… l’homme n’a clairement jamais rien fait pour son pays se contentant de le ratisser en profondeur pour le revendre au plus-offrant, de préférence en France ou en Hollande… une gigantesque partie de Monopoly dont la Belgique est sortie exsangue de tous ses centres de décisions transférés à Paris ou à La Haye.

Seule note discordante, celle de l’humoriste Dubus qui caricaturait la tombe d’Albert Frère surmontée du sigle de l’Euro, avec la bulle… ‘A vendre… Concession à perpétuité… peu servi.’… Deux visiteurs quittent le cimetière en murmurant… ‘Il était persuadé de pouvoir la revendre le double.’… Bravo à Dubus qui résume tout en une image… Curieusement, le Baron, qui pouvait tout acheter, n’aura pas acheté son entreprise de pompes funèbres se réservant seulement de revendre sa concession à perpétuité si une multinationale française ou hollandaise lui en offrait le prix demandé.

Sous ses dehors patelins, Albert Frère cachait un rusé renard de Gerpinnes dans sa tanière de verre de Philippe Samyn, le frère de l’autre… c’est là que se manigançaient les opérations les plus extravagantes pour piller le Royaume de Gotha… Tout y est passé… BBL, Cofinindus, Brufina, Pétrofina, Tractebel, Electrabel, Royale Belge, La Générale, Cockerill, Hainaut-Sambre, Lafarge, Cobepa, Assubel, GB-Inno-BM, Editions Dupuis, GB Quick, Club, beaucoup d’autres encore.

Avec son ami canadien, Paul Desmarais, son pote Bernard Arnault, ses quelques hommes de main dont le socialiste Willy Claes, le Baron aura transformé la Belgique en quelques décennies en une modeste sous-préfecture du pouvoir parisien… il faut saluer ce désastre belgo-belge qui le fit immensément riche avant de se faire anoblir sous Albert II comme simple Baron alors qu’il se voyait au moins Comte, au niveau de ses obligés De Launoit… Baudouin 1er s’y serait toujours fermement opposé lui refusant successivement un quelconque titre de noblesse qu’Albert II lui concédait finalement en hommage de la Patrie Reconnaissante à son stratège carolo… Au fou !

La vieille noblesse n’aime pas cette noblesse des affaires dont elle se contente de courtiser les filles quand les toitures des châteaux commencent à percer… A son tour, la noblesse mercantile n’aime pas les nouveaux riches qui reluquent leurs récents acquis nobiliaires… les nouveaux riches n’aiment personne sauf ceux qui les rendraient plus riche encore… l’odeur fétide du fric qui se dégage de tout ce joli monde parfumé devrait vous encourager à prendre la poudre d’escampette avant qu’il ne soit trop tard…

Mon ami Pierre Neuville a bien fait de ne pas céder aux chants des sirènes… trahi dans sa fidélité par un autre frère il aurait, un jour aussi, été jeté par-dessus bord par le Baron comme il a pu tristement l’expérimenter lorsqu’il espérait juste son appui décisif pour devenir membre du Golf du Zoute dans le fief dictatorial du distingué Comte Léopold Lippens…

Je connais trop bien ces adorateurs du veau d’or… ils sont sans foi, ni loi… il faut les tenir soigneusement à distance pour espérer rester ce que nous voulons être… laissons volontiers à ces gredins en cols blancs leurs masques d’usage… Il faut choisir de vivre debout chez soi plutôt que d’aller s’aplatir dans leurs casinos de la frime… Je sais très bien que ce n’est pas facile mais cela résume la vie d’un homme de qualité, celle choisie par mon ami Pierre Neuville.

Ce qui est rare est cher, l’homme de qualité est très rare, pas nécessairement très cher.    (VC 1.1)

Vilain Coco

Un commentaire

Laisser un commentaire