Quitter Vilvorde

par Jean-Claude Logé

Les Maréchaux de l’Empereur lui présentaient régulièrement des meneurs d’hommes, dits ‘hommes de confiance’ pour les postes de commandement… Une des qualités courantes qui faisaient toujours rire l’Empereur était alors… ‘Sire, ce garçon est remarquablement intelligent’… la réponse claquait immédiatement… ‘L’intelligence, Messieurs, je m’en charge… trouvez-moi plutôt des chefs qui ont de la chance.’

Napoléon et ses maréchaux à la bataille de la Moskova, en 1812. Peinture de Vassili Verechtchaguine, 1897

Comme de coutume, le Génie avait tout compris… Si des hommes comme Murat, Ney, Lannes, Bessières, Soult, Berthier, Grouchy, Bernadotte, avaient seulement été intelligents, ils n’auraient jamais été faits Maréchaux d’Empire… Les Maréchaux d’Empire, ceux qui ne sont pas morts sur les champs de bataille, étaient surtout des hommes de courage, de charisme, de chance et malheureusement finalement de cupidité… des vertus que l’Empereur détectait à merveille sachant parfaitement comment les utiliser au service de la France comme de sa gloire.

Il faut lire et relire les jugements du célèbre prisonnier d’Hudson Löwe, des jugements lucides portés sur son entourage proche, relatés dans le ‘Mémorial de Sainte Hélène’… 2000 pages dictées au Comte Emmanuel de Las Cases qui s’était empressé de quitter Sainte-Hélène quand il eut estimé que sa moisson d’informations était suffisante pour une publication qui devait assurer sa fortune durant son exil londonien… Le nègre de l’Empereur emportait les Mémoires du Génie sans même savoir qu’il construisait cette légende impériale que l’auteur lui avait confiée.

Las Cases avait su saisir la chance inimaginable de partager le sort de l’exilé à Sainte-Hélène, lequel se servait du scribouillard pour lui donner sa version de l’Histoire… fabuleux… ce qui fut facile pour Las Cases était d’aller à Sainte-Hélène, le plus difficile avait été de quitter Paris… le grand Jacques Brel nous l’expliquait peu avant de mourir… c’est facile d’aller à Hong-Kong mais quitter Vilvorde est au-dessus des forces du commun des mortels… Comment alors saisir sa chance ?

Les ratés se lamentent toujours de ne pas avoir eu de chance… les chances passeraient-elle pour certains et jamais pour les autres… fumisteries… Soyez en sûrs, les chances passent pour tout le monde mais rares sont ceux qui les aperçoivent, qui les mesurent, qui les saisissent, qui les enlacent, comme le boa s’enroule autour de sa proie pour l’étouffer avant de l’ingurgiter.

Je fais partie de ces gens qui ont eu beaucoup de chances dans la vie mais sans jamais en laisser passer aucune… je la vois s’approcher de loin, je me concentre sur elle, j’oublie le reste… le moment venu, je plonge sur la chance sans lui laisser la moindre porte de sortie… quand la chance est dans la nasse, il n’y a plus qu’à la déguster en savourant ses parfums de victoires… Rater la chance est une condamnation sans appel à la banalité de l’existence.

Mon ami, Jean-Luc Aubry, gérait depuis 1985-1986 mes actions de relations publiques, contacts presse, publicité, actions marketing… En avril 1997, quelques jours après la première introduction en Bourse de ma Systemat, il me demandait un rendez-vous pour me faire un cadeau commémorant ce bel événement… Il m’offre alors un tableau dont le graphisme cachait un texte difficile à déchiffrer… une sorte de stéréogramme qui annonçait… ‘Ils ont des yeux, ils ne voient pas’.

Je lui en demande la raison… Jean-Luc m’explique que depuis des années il m’accompagne dans ce qu’il considère comme la pure folie d’un mégalomaniaque qui prépare la catastrophe finale, celle qui, à ses yeux, ne devrait pas manquer de se produire… il la regretterait car il s’est, entre-temps, pris d’amitié pour moi… après douze ans de proche collaboration vers les succès, il était bien obligé d’admettre maintenant qu’il s’était lourdement trompé… c’est moi qui avait raison… En fait, je devais voir des chances qu’il ne voyait pas.

J’en ai ri de bon cœur, trop habitué à cette réaction classique… toute ma vie, je n’ai jamais cessé d’appuyer sur l’accélérateur pendant que mon entourage proche était debout sur les freins… Les vrais entrepreneurs doivent apprendre à rêver, échafauder, travailler, décider, vivre dans la solitude… Ecouter son entourage n’est certainement pas un défaut… Il faut s’informer tout en sachant très bien que la décision vous appartiendra seul, qu’il faudra trancher, puis bagarrer ferme pour assumer les conséquences de vos choix… parfois une victoire admirable digne alors de tous les éloges mielleux, parfois une défaite dont il faudra simplement tirer les leçons utiles.

Faire des erreurs est humain mais la crainte de se tromper ne devrait jamais nous inciter à ne plus rien faire sauf à se choisir un autre métier… banquier, assureur, manager, professeur, magistrat, avocat, huissier, comptable, trou-de-cul… ces gens-là ne craignent rien, ils font peu d’erreurs puisque ils n’entreprennent pas grand-chose à part conseiller aux autres de ne plutôt rien faire… ce sont les champions du conservatisme passéiste dont ils peuvent expliquer toutes les sécurités qui condamnent leurs auditeurs à une existence de parfaite médiocrité… La prudence obsessionnelle n’est pas mère de toutes les vertus, elle est mère de tous les vices.

La chance apprivoisée devrait servir les rêves de ceux qui la détectent tout en se promettant de l’utiliser pour faire le bonheur du plus grand nombre… Quand j’apprends que vingt-six milliardaires possèdent autant d’argent que 50 % des populations les plus déshéritées du globe, je crains cette cupidité des élites voraces de Davos qui massacrent le cercle vertueux sous un carpet-bombing d’excès sataniques… une honte vomitive qui devrait être éradiquée par tous les moyens disponibles.

C’est bien le sens de la révolte des Gilets Jaunes qui se battent, trop maladroitement il est vrai, pour une juste cause… taxer les riches, alléger la charge des classes moyennes, exempter les pauvres, devrait être l’objectif principal de nos élites dirigeantes qui ne comprennent toujours pas que la révolte gronde, que cette révolution va tout emporter dans sa vague monstrueuse.

L’intérêt le plus évident des riches serait de très vite se défaire du superflu pour donner le nécessaire à ceux qui n’ont rien… c’est un simple calcul de survie car il n’y aura aucun plan B pour ceux/celles qui se contentent de satisfaire leur cupidité personnelle… Vous verrez que le luxueux Forum de Davos 2019 qui vient de s’engager n’apportera aucune des grandes décisions nécessaires pour mettre un terme à la gloutonnerie des puissants… ils ne sont qu’humain, trop humain.

La chance s’offre sans se donner, il faut l’identifier, la séduire, surtout la saisir. (VC 1.1)

Vilain Coco

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