Entreprendre ou manager

Un ami sénégalais me pose hier soir la question qui tue… ‘Coco, quelle est la différence entre un entrepreneur et un manager ?’… Il me semblait pourtant l’avoir expliqué cent fois… je dois fort mal m’exprimer puisque personne ne me comprend, à moins que personne ne m’écoute, ce qui me semble plus plausible… j’aime considérer que la faute est ailleurs plutôt que de culpabiliser inutilement sur mes qualités didactiques.

Johann Heinrich Füssli – Silence (1799-1801)

La culpabilité judéo-chrétienne est une des tares marquées au fer rouge de l’éducation religieuse… il est extrêmement difficile de s’en débarrasser… On y arrive plus ou moins avec l’âge mais il en restera toujours des marques indélébiles, une sorte de tatouage honteux qu’on aurait demandé dans un moment de folie regrettable, une erreur de jeunesse enfouie dans un fatras de souvenirs à oublier.

Bref, revenons-en à nos moutons… le manager se contente de naître pour exister dans un univers qui n’est jamais le sien mais toujours celui d’un autre… ce n’est qu’un bloc de pierre brut, plus ou moins précieux, qui prendra forme sous les ciseaux et les maillets de l’entrepreneur qui se sculpte lui-même tout en sculptant ceux qui l’entourent.

Là où passe un manager, il ne se passe généralement pas grand-chose… là où passe un entrepreneur, il va certainement se passer quelque chose… c’est toute la différence… il suffit d’ailleurs d’observer attentivement la vie des laborieux pour s’en rendre compte… A part le niveau d’éducation, la formation, le train de vie, il n’y a pas de différence marquante entre la vie banale d’un employé modeste et la vie toute aussi banale d’un manager…

Ce n’est finalement qu’une illusion d’optique, un effet d’échelle… le manager a une plus belle villa, une résidence secondaire, une plus jolie femme, de plus beaux enfants, une bagnole plus luxueuse, un plus gros compte en banque… il prend même des vacances en fréquentant les beaux hôtels, les grands restaurants… C’est la façade frimeuse mais derrière ce décor lumineux, il ne se passe pratiquement rien, pas plus d’ailleurs que dans n’importe quelle famille des couches populaires.

Tout dormait, comme d’habitude, en Casamance avant mon arrivée du 20 janvier dernier… vous devriez voir la différence en un mois à peine… Stupéfiant, tout a bougé sous la tornade blanche qui soufflera encore jusque à fin mars… il est exclu d’abandonner en si bon chemin… on ne quitte pas la barre d’un voilier qui navigue, à fond de caisse, fort vent arrière, les voiles en papillon.

Dame Nature m’avait inspiré ces réflexions il y a plusieurs années lors d’une visite au Musée du Désert de Mialet, le Mas Soubeyran, le long du Gard asséché lorsque nous y étions arrivés… la visite n’est pas bien longue sauf pour ceux que passionne cette histoire des huguenots, celle qui a fait couler tant de sang, causé tant de malheurs dans un France déchirée par la sanglante bêtise religieuse… Une impardonnable erreur de Louis XIV, affreusement mal conseillé, qui révoquait l’Edit de Nantes pacificateur du Vert Galant protestant… ‘Paris vaut bien une messe.’

Il me semble avoir passé deux bonnes heures dans ce Musée du Souvenir Camisard avant de le quitter pour retrouver, stupéfait, des pluies torrentielles sur un Gard, littéralement déchaîné, qui emportait tout sur son passage.

L’entrée au Musée en allégorie de managers endormis, la sortie à l’image de l’action déterminante d’un entrepreneur tonitruant, anonyme, qui déciderait soudainement de changer les choses, de faire bouger les lignes, de changer de logiciel, comme on le dit prétentieusement aujourd’hui.

Le Parc National des Cévennes est un haut-lieu de culture… je les avais découvertes il y a une vingtaine d’années grâce à Jacques Ghysbrecht, un ami qui y possédait une propriété rustique… j’ai adoré la simplicité de cette région laborieuse, les paysages tourmentés, les gardons en furie, les marches sur les drailles du Mont Aigoual, les panoramas vertigineux, la visite des petits cimetières avec le contraste saisissant des modestes tombes protestantes à côté des pétaradantes sépultures catholiques… tout un symbole de la sobre efficacité des huguenots du terroir avec la frime des guignols catholiques.

Je retournerai un jour dans les Cévennes en descendant dans le midi… j’y retournerai seul pour mieux méditer la vie et le monde dans cette magie d’une nature qui semble éternellement immobile… les entrepreneurs se doivent d’aimer la solitude, en prendre l’habitude, l’apprivoiser car elle sera leur dernier refuge au moment des grandes décisions, celles qui précèdent toujours le déclenchement de l’action déterminante.

Alès, Anduze, Saint Jean du Gard, les gardons, les villages perchés, les montagnes, le Mont Aigoual, les drailles, le petit train à vapeur, les temples, les cimetières, le Musée du désert, le cirque de Navacelles, le Pont du Gard, Nîmes, les Romains, les Camisards, les Cathos, les Huguenots… autant de ruminations fécondes qui nourriront des ruminations profondes pour prendre les bonnes décisions.

Quel immense bonheur que l’action incessante, l’exercice intellectuel en permanence tendu vers de nouveaux objectifs, les joies de l’action tumultueuse comparées aux déceptions du farniente propre à la banalité des existences de médiocres… Reposez-vous un bref instant chaque fois que vous aurez renversé une montagne tout en observant la suivante qui ne connaît pas encore son funeste destin.

Mêmes sensations dans une mer déchaînée qui ballote les embarcations comme des fétus de paille… chaque vague monstrueuse semble vouloir engloutir la coquille de noix qui la défie… un mur d’eau devant, un mur d’eau derrière, donnent la sensation d’un univers claustrophobique dont on ne sortira pas vivant… il faut se battre, encore se battre, toujours se battre, jusqu’à l’accalmie que le marin épuisé souhaite longue pour ne pas revivre l’enfer auquel il vient d’échapper.

Navires dans la tempête près d’une côte rocheuse de Jan Porcellis (1583-1632)

Voilà la différence… le manager, comme tant de ses semblables, n’est qu’un mort vivant… je ne dis pas que le manager ne fait rien mais il ne fait que ce qu’on lui demande de faire sans prendre trop d’initiatives dangereuses pour sa propre carrière… l’entrepreneur, c’est un vivant pas encore mort, une source continuelle de créativité qui ne se tarira qu’avec sa disparition… un vivant qui sait parfaitement qu’il faudra bien mourir un jour… Mais alors, mourir dans l’action, pas dans son lit, si possible brutalement pour qu’on en finisse vite et proprement… pas entre les sales pattes de crétins qui ne pensent qu’à prolonger son agonie inutile.

Entreprendre c’est vivre beaucoup, Manager c’est mourir sans avoir vécu. (VC 1.1)

Vilain Coco

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