La pourriture noble

‘Un mauvais accord vaut mieux qu’un bon procès’… c’est du moins ce que prétend l’adage populaire… c’est tout de même un troublant constat d’échec pour une machine judiciaire qui ne démontre généralement que son incapacité avérée à remplir ses missions régaliennes à la satisfaction attendue de ses justiciables.

J’accepte volontiers un mauvais accord sur des questions secondaires pour éviter d’encombrer des prétoires surchargés, surtout de me polluer l’esprit pour mieux le concentrer sur des questions plus importantes… A l’époque, j’avais une limite, très théorique, d’approximativement 10.000 euros, somme en dessous de laquelle nous créditions presque automatiquement une facture impayée après les rappels d’usage…

Ce n’était plus ensuite qu’une dernière lettre recommandée, accompagnée d’une note de crédit, pour au moins récupérer la TVA perdue, qui priait le débiteur douteux de ne plus jamais faire appel à nos services… il faut envoyer cette clientèle chronophage à vos concurrents… ils perdront leur temps à gérer les mêmes problèmes récurrents avec ces mauvais payeurs… ils négligeront donc de nous concurrencer chez des clients autrement plus intéressants.

Deux Avocats Honoré Daumier 1808–1879

De manière amusante, je me souviens que j’avais strictement interdit à mes équipes de vente un quelconque contact commercial avec les grands cabinets d’avocats belges… Vous n’aviez pas le temps de leur envoyer une  facture que vous receviez déjà du papier timbré avec menace d’assignation devant leurs chers tribunaux… Imbibés de cette importance imaginaire qu’ils s’attribuent d’autorité, les robins ne conçoivent un partenariat qu’en termes d’affrontements judiciaires alors qu’une étroite collaboration client-fournisseur est le fondement même de la délicate réussite d’un quelconque projet informatique.

La moindre commande d’une importante association d’avocats, j’en tairai le nom, nécessitait la signature de chaque avocat associé… il y en avait une trentaine… ils ne se faisaient aucune confiance… J’imagine l’âpreté des discussions pour partager leurs charges, répartir leurs honoraires… Nous nous sommes retirés sur la pointe des pieds de ce guêpier surréaliste tandis que le malheureux auteur du software de gestion administrative faisait une jolie faillite peu de temps plus tard.

Se pourrir la vie tout en pourrissant celles des autres est une caractéristique déplorable de nos systèmes judiciaires omnipotents partant du principe que… ‘nul n’est au-dessus de la loi’… ce n’est pas faux… mais encore faudrait-il débattre de la place attribuée à chaque justiciable sur l’échelle occulte soumise à cette loi… Michel Colluci n’en a pas parlé, se contentant de soutenir que… ‘Il y a deux sortes de justice : vous avez l’avocat qui connaît bien la loi, et l’avocat qui connaît bien le juge.’

Pourrir la vie des autres semble d’ailleurs devenu un objectif majeur de différentes administrations, organisations, secteurs d’activités… banquiers, assureurs, avocats, magistrats, notaires, huissiers, experts, policiers, parquets… Ils se donnent tous la main pour emmerder leur monde de manière inversement proportionnelle à votre position sur cette échelle mystérieuse… on y respire un peu mieux en haut, on est littéralement étranglés sur les échelons du bas.

Les techniques du pourrissement sont toujours les mêmes… silence, délais, retards, absences, congés, vacances, maladies, décès, contestations, menaces, harcèlements, renvois, saisies, erreurs, langages ésotériques… c’est une véritable guerre de tranchées, la bataille de l’Yser, une guerre d’usure dont l’issue funeste est assez prévisible en bas de l’échelle, relativement plus confortable sur les échelons supérieurs.

Vivre en état de siège n’est pas une situation confortable… Souvenons-nous de la 6ème armée allemande du Général Paulus encerclée en 1942 dans Stalingrad par les forces russes… 1.200.000 morts… un combat titanesque avant une piteuse capitulation allemande dans un centre industriel en ruines… Attaquer la Russie n’a jamais été une bonne idée dans l’Histoire… Hitler avait oublié les leçons de la prise de Moscou par Napoléon avant la retraite catastrophique de la Grande Armée harcelée par les cosaques de Koutousov… Il faut en relire le récit de Léon Tolstoï dans  ‘Guerre et Paix’.

Autres sièges, ceux de Constantinople, capitale de l’Empire Romain d’Orient, d’abord par les croisés contre les chrétiens orthodoxes, ensuite par les Ottomans de Soliman… Les deux sièges de Vienne par les Ottomans sous les murailles du Saint Empire Germanique… Le siège de la Rochelle supervisé par le cardinal Richelieu pour en finir avec les hérétiques huguenots…

En ces temps-là, on réglait encore ses problèmes par les guerres que les élites civilisées (?) s’interdisent aujourd’hui de pratiquer… chez eux s’entend… sans hésiter à la répandre chez ceux qu’il est convenu de considérer comme des sauvages.

Finalement, il y a toujours autant de morts chez eux mais, il est vrai, moins chez nous qui conservons intactes nos précieuses infrastructures économiques… Depuis 70 ans, ce résultat inestimable est obtenu grâce à la création de gigantesques bidules, des fastueux lieux de rencontres pour palabres interminables, des espaces de privilégiés dans lesquels on se réconcilie entre puissants pour décider d’aller massacrer les faibles barbares…

Nous les massacrons rarement à juste titre mais toujours sous l’étendard de l’Axe du Bien avec nos amis américains ou européens, sous une bannière moins bien identifiée avec d’autres grandes puissances mondiales que sont la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, la Corée, l’Iran, le Pakistan, l’Arabie Saoudite et ses émirats-satellites.

Nos peuples, nos économies, nos industries, nos civilisations, ont besoin de se créer des ennemis, de mener des guerres sidérantes pour simplement survivre en assurant la croissance nécessaire à notre développement durable… Pourrir la vie des plus faibles est la photographie calamiteuse d’un bilan indécent… ni moral, ni immoral… juste foncièrement amoral comme le sont la grande majorité des principaux acteurs économiques de notre idyllique monde moderne.

Reste à trouver dans toute cette putréfaction la pourriture noble des vins de Sauternes.    (VC 1.1)

Vilain Coco

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