Dominer le monstre

Fouiller dans ses archives, remuer de vieux souvenirs, relire des chroniques passées, remettre des écrits, des discours, des pensées, sous un éclairage plus récent pour en vérifier la justesse dans l’actualité présente, voilà un passe-temps que je recommande à ceux qui aiment se remettre en question… il n’y a pas de mal à se tromper… ‘errare humanum est, perseverare diabolicum’… on apprend de ses erreurs, la plus grave étant celle dont on ne retirerait aucun enseignement comme le soulignait John Powell, un jésuite psychothérapeute, professeur à l’Université Loyola de Chicago.

Figurez-vous qu’il y a 25 ans, à peine élu comme Manager de l’Année en 1995, on m’invitait à la télévision pour me demander mon avis sur l’esprit d’entreprise en Wallonie… Il fallait profiter d’une telle opportunité avant qu’elle ne disparaisse… J’avais en face de moi un redoutable contradicteur en la personne de Jacky Morael, un député écolo qui construisait autrefois ce parti vert à tendance gauchisante bien affichée.

Intelligent, fin politique, puissant débatteur d’idées, Jacky Morael connaissait quelques années plus tard un drame familial qui l’aura plongé dans la dépression, l’alcool, un décès prématuré pour un homme attachant, un homme de convictions, qui espérait changer le monde avant de sombrer dans l’oubli qui nous attend tous au bout de nos chemins de croix respectifs.

En 1995, je me qualifiais de ‘Libéral Moderne’, un concept amusant, très personnel, qui ne signifie pas grand-chose… un masque vénitien qui me permettait de dissimuler ma sensibilité de gauche, mon attirance pour les grandes utopies intellectuelles de ces penseurs qui persistent et signent leurs erreurs tant ils détestent les dérives insupportables d’un système capitaliste dans lequel ils sont pourtant bien obligés d’évoluer.

Dans un tel contexte, comment justifier le profit, but principal d’une quelconque entreprise économique, sauf à l’habiller d’exigences plus vertueuses… une finalité sociale, une mission éducative, un respect de l’environnement avec ses nombreuses contraintes écologiques… il faut essayer d’y croire mais les faits réels se chargeront souvent de détruire ce bel enthousiasme qui relève d’une forme de naïveté nécessaire pour se donner bonne conscience.

J’avais raison de défendre l’entreprise en général même si je ne défendais au fond que la mienne, celle que je parais des mérites que je pensais lui avoir inculqués pour expliquer, voire justifier, une réussite dont les manifestations ne furent pas toujours aussi vertueuses que celles programmées dans mes élucubrations.

Je me souviens que j’étais sorti de ce débat avec Jacky Morael beaucoup plus secoué que je ne le laissais paraître… je sentais confusément qu’il avait raison, que si le système avait remarquablement bien fonctionné pour moi, il ne faisait pas pour autant le bonheur des autres sans même parler des laissés pour compte, des abandonnés au bord du chemin, des précaires dans cette misère que la caravane ne regarde même plus quand elle passe en tête du peloton des vainqueurs.

Je défendais les rares vainqueurs, Jacky Morael défendait vigoureusement les masses de vaincus dans cette émission… ‘Mise au Point’… animée chaque dimanche par Alain de Gerlache… le souvenir de cette rencontre m’aura marqué durant toute ma carrière avec ce goût de cendres que des flots de grands crus n’ont jamais pu faire complètement disparaître.

25 ans plus tard, rien n’a changé… l’émission de l’époque pourrait repasser dans son intégralité… elle n’a pas pris une ride… elles se sont juste creusées… les bouleversements technologiques que nous pressentions se sont produits à une vitesse phénoménale… les profits se sont démultipliés dans des proportions impensables… la fracture sociale est plus évidente que jamais… le mépris total des enjeux écologiques est de plus en plus flagrant au point d’être devenus une véritable menace pour la simple survie de l’humanité.

La civilisation à deux vitesses que je prédisais en 1995 s’accommoderait mieux d’une troisième, voire d’une quatrième vitesse, celles des abandonnés du système ultra-libéral, des scories dont on voudrait se débarrasser sans trop savoir comment… En première classe, les excellents acteurs privilégiés de ce grand Monopoly… En seconde classe, les spectateurs qui comprennent les règles du jeu sans avoir les talents exigés pour y participer, ils peuvent toutefois venir admirer leurs idoles…

En troisième classe, les masses d’éliminés à qui on refuse dorénavant l’entrée des stades… qu’ils restent donc chez eux devant leurs écrans plats si leurs moyens précaires leur permettent encore de s’offrir le bouquet des chaînes thématiques pour éviter l’abrutissement total soigneusement programmé par les chaînes gratuites pour anesthésier les souffrances des exclus du système.

En quatrième classe, c’est la rue, le pavé, la saleté, la tente Décathlon, les vieux cartons, pour se protéger des intempéries… une souffrance physique qui s’ajoute à une affreuse souffrance morale dans l’indifférence distante d’un public résigné qui préfère généralement détourner son regard de ces ‘losers’ qui n’ont plus que la mort pour horizon.

Mais que faire alors ?

Le catalogue des bonnes intentions de gauche n’a jamais démontré dans l’histoire économique que ses échecs cuisants… communisme, marxisme, socialisme, christianisme, judaïsme, islamisme, consumérisme, n’ont aidé personne à s’en sortir…  Faut-il pour autant se réfugier dans un individualisme forcené pour tenter l’expérience de son propre cercle vertueux, le vieux rêve paternaliste du phalanstère harmonieux ?

Pierre Alechinsky

Une fois encore, je voudrais y croire en vertu du principe… ‘Small is beautiful’… une société à la mesure de l’homme, un homme incapable de gérer une croissance exagérée qui finit par échapper aux apprentis-sorciers qui rêvent toujours de pouvoir dominer le Minotaure.

On ne domine pas le monstre, le monstre nous dévore. (VC 1.1)

Vilain Coco

One thought

  1. Au fond tu es resté un vieux boy scout. Malgré tes airs de matamore, tu souffres d’un déficit d’amour colossal et ton idéal t’a empêché de vivre. Maintenant l’angoisse de la fin commence à te tarauder. Il y a une réponse, ami, c’est de rire de tout mais sans faire de mal aux autres, là se trouve la limite.
    Kiss

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